Abandonnant le vaudeville et ses arabesques, M. Sacha Guitry revient à la comédie, mais à la grande comédie. Je me permets de m’en réjouir : quand on peut écrire Jalousie et Mon père avait raison, pourquoi s’amuser à La fin du monde ? Quand on peut faire songer à Molière, c’est trop de modestie que de ressembler à Labiche.
Quadrille a donc la gaîté et l’amertume des œuvres qui nous font rire avec ceux qui aiment et qui sont trahis. Que l’amour-propre soit meurtri, ou que le cœur saigne, peu importe en somme ; seuls d’ailleurs les psychologues professionnels s’attardent à doser ce qui, dans la souffrance d’un être trompé, est blessure de l’orgueil, de l’âme ou de la chair. « Tu n’as peut-être été qu’un peu infidèle, dit Philippe de Morannes à Paulette Nantenil qui, après six ans d’union parfaite, a perdu la tête et est tombée dan. les bras d’un Don Juan de cinéma américain, mais moi je suis bien cocu. » Et le mot, comme la chose, n’ont jamais fait rire que des spectateurs.
Dans les six actes, ou plutôt dans les six figures, de Quadrille, M. Sacha Guitry tourne et retourne cette arme curieuse : la tromperie, qui, lorsqu’elle ne cause point de blessures mortelles, devient un accessoire pour parade de foire. Philippe de Morannes apprend donc que Paulette, fidèle pendant six ans, a été infidèle pendant trois heures. Comment réagira-t-il ? Eh ! il n’en sait rien lui-même, car ses réactions dépendront de celles de Paulette, et comme celles de Paulette n’ont rien de mécanique, comme elles sont liées elles-mêmes aux réactions de Philippe, il en résulte que tout est imprévisible et que la comédie peut tomber aussi brusquement dans le drame (Paulette tente de s’empoisonner) que s’en évader (Paulette ne meurt pas).
C’est l’art de M. Sacha Guitry que de laisser aller ses personnages au gré de leur propre destinée. Parfois, ils semblent flotter, mais si la vie est comparable à un cours d’eau, n’est-il pas naturel que les êtres vivants flottent ? Philippe et Paulette tâtonnent en effet, hésitant entre le pardon, la vengeance, le repentir, le renvoie, la tendresse, la muflerie, la rupture, le mariage, et ils tâtonneraient encore si, au théâtre, il ne fallait conclure et terminer le quadrille sur une figure donnée ; en l’espèce, Paulette rejoint « son » star, et Philippe rejoint une jeune femme pour laquelle depuis longtemps il avait du goût.
Dénouement sans importance. L’essentiel et la force comique de la pièce sont dans le balancement ridicule et douloureux de ces êtres pourtant supérieurs (lui est un grand journaliste et elle une grande comédienne), qui se croient maîtres de leur volonté, alors que celle-ci et à la merci d’un geste, d’un mot, d’une intonation. M. Sacha Guitry, selon son habitude, a revêtu le schéma comique d’une étincelante parure de mots d’esprit, d’observations ironiques et de paradoxes flambants. Le vêtement, à défaut de l’armature, suffirait seul à l’agrément de la soirée. Ajoutez que le spectateur tant soit peu parisien -et seul un vrai Parisien peut n’être pas du tout parisien -guette les confidences déguisées que lui fait, croit-il, M. Sacha Guitry. Il est certain que dans Quadrille, comme au reste dans toute œuvre digne de ce nom, il y a du vrai, mais il est certain aussi que personne ne saura jamais où est ce vrai.
Quel moment exquis qu’une scène jouée par M. Sacha Guitry et Mme Gaby Morlay ! A la lettre, on oublie tout pour suivre les mouvements de Mme Gaby Morlay, miraculeusement adaptés à un texte qui semble naître de sa voix, et pour devenir captif du magicien qui lui répond.
Mlle Jacqueline Delubac est tout à fait charmante. M. Georges Grey, que nous n’avions fait qu’apercevoir sur la scène, révèle de sérieuses qualités : aisance, élégance, chaleur, dans le rôle malaisé du beau garçon très aimé. Mme Pauline Carton fait penser aux grands caricaturistes qui, avec un point eu deux traits, fixent pour l’éternité d’illustres visages. N’eût-elle que trois mots à dire, ce serait trop de deux pour que nos rires fussent déchaînés.
Pierre Audiat, Paris-soir, le 25 septembre 1937