Fiche technique

Distribution
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Sacha Guitry (Henry Monnier)
Émile Roques (Léon Gozlan)
Louis Kerly (M. Remouillot)
Yvonne Printemps (Caroline Linsel)
Aubertin (Mme Lanrendier)
Jany Claijane (la servante)

Critique

Le_Figaro, le 9 novembre 1931
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Ce spectace est plein d’attraits divers. J’allais dire qu’on ne cesse de s’y amuser. Pourtant, La Femme du condamné est une féroce petite, chose,et, si elle nous divertit, c’est par le burlesque, de l’horrible. Pourty.nf, Mon sieur Prudhomme a-t-il vécu ? ce portrait d’Henry Monnier tracé à grands traits profonds et nets, vivants et sombres, est d’une douleur tourmentée qui cache sous un masque de bouf fonnerie, la misère des hommes, des esprits et des cœurs.Et pourtant, je le répète, on s’amuse ; lai-verve, la cocasserie, le jeu étonnant de Sa cha Guitry, son art extraordinaire de se trans former, de se grimer nous subjugue et nous di vertit intensément alors même que nous som mes émus par les malheurs de Henry Monnier, l’incompris. Henry Monnier fut acteur, auteur, dessinateur de grand talent. La femme du condamné que fait représenter M. Sacha Guitry fut écrite en 1831 — elle est donc centenaire et on la joue pour la première fois. Cette sorte de célébration réparatrice, Sacha Guitry la fait précéder de ces deux actes où il fait revivre devant nous l’auteur de Joseph Prud homme.

Son dialogue plein et sûr sous l’aisance du naturel le plus direct, est nourri de la con naissance parfaite du personnage. En quelques scènes il nous apprend tout l’essentiel. La con versation de Caroline Linsel,la femme de Henry Monnier jeune actrice qu’il arracha par amour à la scène — et de Léon Gozlan nous apprend les secrets du caractère et du talent d’Henry Monnier. Le sens de l’humour domine chez lui à un tel point que,dans les moments les plus sincères il se reprend pour observer les autres et s’observer lui-même et pour découvrir tous les autres qu’il a en lui-même. Quand il voit dans la rue une figure frappante, non seulement il la dessine, en trace les particularités et les traits, mais ensuite, il se grime et déguise pour lui ressembler. Les paroles, il les note ou moment où il va s’émouvoir, il écrit ce qu’on vient de lui dire pour le toucher, et se refroidit pour observer et comprendre. Caricaturiste, ironiste...

Or, les femmes n’aiment pas l’ironie ; et malgré leur proverbiale inconstance, ne s’accommodent pas du même personnage, déguisé et masqué au moral et au physique, essayant chaque jour de paraître ; autre. Aussi, Caroline est-elle découragée, lasse. Son rêve est de quitter Monnier, auquel elle ne trouve d’ailleurs aucun talent, et de recommencer sa carrière d’actrice, en tournées de province. Tout ! plutôt que continuer la vie commune avec cet homme incompréhensible et divers ! Et lorsque Monnier est entré, déguisé en vieille concierge, et que libéré de ces atours, il est resté seul avec Caroline, elle lui dit sa décision, et le pourquoi de cette décision. Et d’abord il est ému, puis il note et il .interrompt. tout ce « gu’elle, di-, sait au début, mais, assez !’ !. car cela va devenir ridicule. Qu’elle parte ! Qu’elle fasse ce qu’elle désire. On restera des amis. On s’écrira.

Le deuxième acte, c’est Monnier qui, ainsi qu’il nous l’avait annoncé au premier acte, est tout entier à sa nouvelle création, au parachèvement de ce Joseph Prud’homme, type qui est devenu proverbial, sorte de La Palice solennel des conventions, des lieux communs et des idées et sentiments de traditions faussés, banalisés et exprimant en discours ce qu’il est convenu de nommer de grands sentiments et de dignes préceptes. Il s’est fait la tête, le crâne, la voix de Joseph Prud’homme ; lui a mis une cravate énorme, rehaussant encore l’importance des discours, leur faisant un piédestal de mousseline ; il lui a.mis un habit taillé, non à ses mesures mais à celles, en vrac, de l’homme « civilisé et des pantalons trop courts et des chaussettes blanches. Un visiteur vient pour lui parler de sa femme. Il lui répond com me s’il était vraiment Joseph Prud’homme et, en l’absence supposée de cet Henry Monnier, son ami, que ce M. Remouillot venait voir, il lui fait tout dire.

Et il apprend ainsi que Caroline a un amant, voudrait l’épouser, qu’elle ai me et qu’elle est heureuse. Il s’efforce de supporter ces coups, douloureux avec la majesté et l’indifférence faussement généreuse de Joseph Prudhomme, mais il souffre’ malgré tout en lui-même, en son cour sans déguisements, et il pleure devant le miroir triste cet homme aimé, cet homme qu’il fut jadis j et que tout son art ne lui rendra jamais plus. Puis, il se reprend : être un autre ! être un autre ! M. Sacha Guitry est incomparable en ces scènes si simples en apparence : et qui renferment tant de mystérieuse et.complexe douleur à îa fois bizarre et hu maine. C’est d’un art profond si sombre, le fantasque, si triste dans : le burlesque. Mme Yvonne Printemps, costumée si impayablement avec ses brodequins plats, et sa coiffure si haute « à là-girafe » (en ce temps-là on portait ses talons sur sa tète) est charmante en 1 in compréhension et la grâce qui., s ennuie de la Caroline au médiocre cœur.

Gérard d’Houville, Le Figaro, 9 novembre 1931