Fiche technique

Distribution
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Sacha Guitry (Cambronne)
Marguerite Moreno (Mary, sa femme)
Jacqueline Delubac (une servante)
Pauline Carton (la préfète)

Critique

Marianne, le 7 octobre 1936
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Donc vous aimez Sacha ? -Aimer est un mot vague. Disons que je l’admire. C’est un fait que, s’il paraît sur la scène ou sur l’écran, je ne m’ennuie jamais.

Quelle que soit la pièce ?

Cela vous surprend ? J’essaierai d’analyser mon sentiment. D’abord, Sacha est une « présence ». Nous savons tous qu’il y a des êtres avec lesquels ii est plaisant de vivre. Pour moi, voir une pièce de Sacha Guitry, c’est, avant tout, passer une soirée avec un de ces êtres. J’aime son ironie, son aisance, sa voix de violoncelle, et même l’imperceptible complaisance avec laquelle, parfois, il joue des notes basses de cette voix. J’ai écouté son Roman d’un Tricheur avec plaisir, non point tant pour les faits contés que pour la perfection avec laquelle était lu ce récit. Voilà mon premier point.

Le Second ? Le second, c’est que Sacha est un grand acteur et que, vertu infiniment rare et précieuse, il dit juste, avec infaillible sûreté. Le mauvais acteur gâte les plus beaux textes par le manque de naturel. Il cherche à « mettre le ton », écrase les mots d’accents inutiles, multiplie les coups de cymbales, les trémolos, et les finesses. « Défendez-vous de souligner des mots », dit Valéry dans son traité de la diction des vers. Quand Sacha joue, le mouvement des phrases est si parfaitement lié aux mouvements du corps que le texte semble inventé au moment même où il est prononcé. Les vers prennent, en passant par sa bouche, souplesse et spontanéité. Il a lu l’autre soir, à ravir, une dédicace à Edmond Rostand.

Et puis, comme tous les’ grands comédiens-auteurs, comme Shakespeare, comme Molière, il a su grouper autour de lui une troupe d’acteurs excellents. Pauline Carton et Marguerite Moreno récitent, elles aussi, délicieusement, les vers légers et libres (mi-La Fontaine, mi-Franc-Nohain) du Mot de Cambronne. Gaston Dubosc, autre ami fidèle de la maison, demeure un parfait comédien et Jacqueline Delubac qui, au temps de ses débuts, avait quelque peine à se délier, atteint maintenant à son tour à la charmante aisance « guitryene. ». Elle a joué, dans Geneviève, une scène d’interrogatoire avec beaucoup d’émotion et de simplicité. Qu’elle est jolie avec son petit visage triangulaire, sous la frange à la Toulouse-Lautrec.

Ne permettons pas à la beauté de Mlle Delubac de nous écarter de notre propos. Vous m’avez donné deux raisons pour admirer Sacha Guitry. En est-il une troisième ?

Une troisième, c’est qu’un grand acteur, s’il est auteur dramatique, fait le plus achevé des hommes de théâtre, comme l’ont montré d’illustres exemples. Le théâtre, art fort différent de celui du romancier ; vaut par le mouvement, par la surprise, par l’émotion suspendue, par l’idée suggérée, mais non exprimée, que devinent en même temps tous les spectateurs. Or, Sacha -est le plus fertile inventeur de surprises. Voilà cent pièces qu’il nous donne et la veine en demeure aussi riche. Voyez comme, en ce Roman d’un Tricheur, il a sans effort renouvelé toute la technique du récit filmé.

Dans Geneviève, il y a une scène qui est un parfait exemple de la trouvaille de théâtre. Edmée Favart est venue demander à Sacha Guitry, avocat général sévère et particulièrement répressif, l’acquittement d’une meurtrière de vingt ans, fille qu’ils eurent ensemble Jadis et qui ne fut point reconnue. En ce conflit classique du magistrat et du père, le magistrat ne veut rien promettre, le père n’ose rien refuser. Comment exprimer la promesse, sans que les ’mots dangereux soient prononcés ? « Partez », dit Guitry. « Oui, répond Edmée Favart, je vais partir, mais serrez-moi la main. très fort. pour que je sache. » Sa main est dans celle du magistrat. Une seconde plus tard, elle murmure (et Edmée Favart l’a fait avec beaucoup d’art) : « Merci. » Rien n’a été dit ; tout a été suggéré. Si vous êtes curieux de technique théâtrale, analysez aussi, dans le Roman d’un Tricheur, tout l’épisode de la montre.

A vous entendre, le métier serait l’essentiel ?
Point du tout. Le métier ne serait rien sans le style.
Sacha Guitry a-t-il un style ?
Cela est évident. Il a ce bonheur d’expression, cette aisance libre, cette sobriété qui sont la définition même du style. Les maximes générales sont chez lui bien venues. Il y a en Sacha Guitry du moraliste, comme il y a du fabuliste. En quoi il est dans le courant de la grande tradition française. Naturellement, quand un auteur écrit cent pièces, elles sont de valeur inégale. Mais, ma roi, je préfère la générosité de tels artistes hardis à de trop timides rigueurs. Produisons ! La postérité reconnaîtra ’es siens. Ainsi vécurent Balzac et Molière.

La postérité reconnaîtra-t-elle Géneviève ?
Je ne le crois pas, mais qui sait ? En tout cas, elle s’amusera du Mot de Cambronne.
Peut-être pourriez-vous nous dire un peu plus clairement ce que sont ces deux pièces ?
Pardonnez-moi. Geneviève est un mélodrame. Un jeune avocat, passant un mois au Maroc, y a une courte liaison avec une fille qu’il a trouvée, vierge, dans une boîte de nuit de Casablanca. Quand il la quitte, elle est enceinte, nais ne le lui dit pas. Vingt ans plus tard, le jeune homme est devenu un avocat général ; la mère est mariée ; la fille a tué un amant. Au moment de requérir, l’avocat général apprend que celle qui va être condamnée est sa fille. Comment la faire acquitter ? En abandonnant l’accusation ? Cela serait suspect. Il servira l’accusée, au contraire, en la chargeant par un réquisitoire d’une absurde violence qui rejettera le jury vers la défense. Ayant sauvé sa fille, il voudrait la Connaître, mais elle, qui n’a pas compris la manœuvre, est partie le haïssant.

Quant au Mot de Cambronne, c’est une comédie en un acte et en vers sur ce curieux thème, donné jadis par Rostand à Guitry : le général Cambronne, après Waterloo, avait épousé une Anglaise. Vous imaginez les variations possibles ; je vous ai déjà dit que Sacha Guitry, Pauline Carton et Moreno les disent à merveille. Le mot, l’illustre mot, que Cambronne renia, que Voltaire condamna et que le père Ubu transforma, n’y est prononcé qu’une seule fois, par une jolie servante martiniquaise qui est Mlle Delubac. Ainsi s’achève la centième comédie de notre auteur.

Et faut-il la voir ?
Ne vous ai-je pas dit qu’à mes yeux, celui qui, pouvant passer un soir avec Sacha Guitry, se prive de ce plaisir, est un ennemi de soi-même ?
Donc vous aimez Sacha.
Il n’en faut point douter.

André Maurois, Marianne, le 7 octobre 1936