C’est l’aspect dramatique qui nous intéresse dans cette chronique. Pourtant, disons un mot de ce qui fait, par le moyen du théâtre, que l’apparition de la nouvelle œuvre rie M. Sacha Guitry intéresse la France elle-même demi les jours qu’elle traverse. On a donné à cette création une place parmi tes événement parce que c’est la première création théâtrale qui ait eu lieu depuis l’armistice. On a eu raison. La composition de la salle, où un général français voisinait avec un général allemand, marquait, d’abord, que l’on élevait au-dessus des rites anciens ou coutumiers d’une soirée parisienne. Et si portant le regard de la salle et la scène, on admirait Le luxe déployé, la beauté des femmes, la-féerie des costumes et le chef-d’œuvre des décora, le plaisir prenait pour nous le goût délicat, savouré avec mine voluptés intérieures, de la fierté nationale. Ce n’était pas seulement une comédie pleine de gaieté et d’abandon que noua applaudissions c’était un acte de foi dans la France.
Le rideau levé sur le premier acte du Bien-Aimé, c’est déjà un enchantement. Les airs légers de Côuperin ont accompagné l’envol aérien de la toile une merveille apparaît. Tel que dans un tableau de Watteau ou de Fragonard, un groupe exquis de jeunes femmes, assemblées dans un salon de Versailles, bavardent en riant. Elles entourent Mme de Pompadour, à. qui Mme Huguette Duflos donne sa grâce, son adorable visage, sa jeunesse invincible, et la mélancolie de la favorite dont la gaieté s’est évanouie avec le bonheur, il est vrai : le roi bien-aimé la délaisse, court aux intrigues faciles, se rajeunit, lui que la cinquantaine a frappé, dans les aventures nouvelles.
Elle se désespère, femme trahie pareille à toutes les femmes malheureuses, la hautaine marquise que l’Histoire jugera durement. Mais voici paraître au sommet du perron la reine Marie Lecamska. La grande dame polonaise n’eut pas, assurément, un aspect plus royal que celui de Mme Popesco. ni plus d’insolente malice. Elle a eu la disgrâce de sa rivale elle en veut un peu jouir et l’asservir à ses desseins. Voilà la pièce nouée. La Pompadour, sous l’inspiration de la reine, mettra dans le lit du roi, comme il y en eut tant, un tendron de petite extraction, la fille d’une comédienne. Comment le roi, sous l’affublement d’un faux personnage, risquera de la perdre, c’est le fil ténu sur lequel courent les savantes, joyeuses ou incisives broderies de l’auteur .
Au dernier acte de la comédie, le toi Louis XV qui, pareil à M. Sacha Guitry, aime les belles jeunes femmes et les vieux grand hommes, reçoit Voltaire qui lui suggère de reconstituer Versailles dans le salon même ou elle eut lieu, la première représentation de Tartuffe Nous sommes le 12 mai 1764, cent ans, jour pour jour, après cet événement. Le roi et ses familiers joueront eux-mêmes le chef-d’œuvre de Molière. M. Guitry jouant la comédie dans une comédie. quel divertissement de roi il s’accorde. Et quel régal pour nous. Car M Guitry s’amusant à caricaturer un amateur de haut rang dans l’un des personnages les plus difficiles du théâtre français, cela est charmant, tout en finesse dans les gros traits, au point que la charge ravit le spectateur, quoiqu’elle soit seulement perceptible aux délicats c’est un tour de force dans une carrière qui les compte plus. Mais y avoir associé Molière de cette façon intelligente et subtile, cela vaut tout ce qui a été conçu et réalisé de plus remarquable.
La comédie se termine, comme une pièce de Molière, par un de ces dénouements improvisés qui viennent tout clore sans rien rompre ni achever. Le marquis le Chauvelin, satellite du roi, meurt tout à coup, et l’on pourrait presque dire en scène, puisque à l’instant il jouait le rôle d’Orgon .dans Tartuffe au côté de son royale ami. Or une petite bohémienne, au cours du premier acte, annonça au roi qu’il mourrait six mois après Chauvelin. Le roi est très frappé. Nous la sommes moins que lui. Nous savons que Louis XV, pour le malheur de son royaume d’ailleurs, survivra dix ans à cette mort prématurée.
C’est la marquise de Pompadour qui disparètra au cours de l’année à quarante trois ans, en pleine beauté, Et derrière le minois de ]a petite Louisette, que joue avec une délicieuse gentillesse Mme Geneviève Guitry, Greuze vivant, se dessinent déjà les traits de Jeanne Bécu, future comtesse du Barry. Cela montre ce qui se cache sous la comédie élégante et hardie de M. Guitry. On pressent la drame d’un royaume croulant dans ces gens qui contrastent terriblement avec leurs jeux folâtres vont à leur perte en chantant et couronnés de roses. Par là aussi le spectacle du Bien-aimé peut être une leçon utile en des temps où les sujets de réflexion ne manquent pas.
Il serait injuste, pour terminer, de ne pas associer au succès de M. Sacha Guitry, avec ceux que nous avons déjà cités, le nom de Mme Marguerite Plerry, admirable de truculence dans le rôle d’une maman Cardinal de la monarchie. Et signalons que M. Guillaume de Sax est excellent dans la partie où Chauvelin joue Orgon. Il n’a pas à se forcer pour avoir l’air d’un exécrable comédien amateur.
Alain Laubreau, Le Petit Parisien, le 1er novembre 1940