Fiche technique

Distribution
carré

Sacha Guitry (le duc de Troarn)
Marcel André (le peintre Debucourt, Mr Gaston)
Gaston Severin (un marquis)
Denise Mellot (une invitée)
Andrée Lorain (une invitée)
Paul Dufreny (un invité)
J. Amigues (un invité)
J. Rivière (un valet de pied)
Jacqueline Delubac (Mlle de Passy, Mimosa)
Henry-Houry (l’ambassadeur des États-Unis)
Pauline Carton (Amélie)
Louis Kerly (Anatole)
Robert Seller (Mr Charognard)
Georges Lemaire (un gendarme)
T. de Linotte (un gendarme)
|Jeanne Grumbach (la marquise d’Aumont de Chamblay)
Jean Coquelin (Monseigneur Le Landier)

Critique

Comédie, le 1er octobre 1935
carré

Le public de Villeneuve-sur-Lot a fait à « La Fin du Monde » l’accueil le plus sensible et le plus fin

Les applaudissements du public montrèrent, fréquemment. à l’auteur des Lettres à Françoise qu’il avait eu bien raison d’adopter la Gascogne depuis longtemps et que la Gascogne le reconnaissait hautement ce soir pour son délégué. Et nous reparlerons tout à l’heure, d’ailleurs, de ce public.

Sacha Guitry apparut donc dans les rideaux entrouverts, empêche d’avancer par un large ruban vert qui s’opposait à la somptueuse robe de chambre rouge du duc de Troarn.

Il coupa ce ruban après avoir dit son émotion d’ouvrir ainsi une scène par un geste qui permettrait à tous les artistes du monde d’y venir jouer.

Et l’on entendit M. Ed. Rambaud, de l’Opéra.

 Votre Rambaud », dit Sacha Guitry en l’annonçant.

C’est qu’en effet cet artiste est, lui aussi, un enfant de Villeneuve. Il arriva d’ailleurs sur la scène avec ce sourire heureux de quelqu’un qui se retrouve chez lui, en famille, pour uni peu de vacances.

La voix de Rambaud est un ravissement. Elle se joue, sans effort apparent, de Sigurd, de Paillasse ou de la Chanson triste de Duparc, et garde partout sa délicatesse de timbre et sa sûreté. On lui fit fête.

EL le rideau se leva sur le décor d’une saille de château du xvi siècle. Nous étions chez le duc de Troam, à la veille de la Révolution, à cette période où, lias des impôts trop lourds, des abus de quelques ministres, d’un régime faible, le peuple de France était prêt à écouter les belles promesses des tribuns et des ambitieux ; où la noblesse se lassait séduire par « les idées nouvelles - » et » se laissait devenir républicaine, puisqu’il ,s’agissait d’un régime auquel en n’avait pas encore goûté.

Le duc de Troarn, qui se ruine en fêtes somptueuses, incline très fort sur les séduisantes théories philosophes et partage, avec beaucoup de ses pareils, l’enthousiasme que soulevait alors en France l’ambassadeur Franklin.

Or voici qu’une nuit, tandis qu’un « conservateur » d’alors et le duc échangent des propos opposés sur la situation politique, il arrive, ce Franklin, porteur d’idées libératrices, enthousiaste du peuple français « qui n’a pas de défaut national » ; Et il prédit au duc de Troarn républicain que la France ne verra jamais la république parce que chez elle « on ne prend pas le roi, on lui fait échec. »

Cela, c’est le prologue. Vous voyez les jeux d’esprit qu’il peut permettre ; et vous comprendrez mieux encore quel beau point de départ ce pouvait être là, pour une satire spirituelle et railleuse traitée, par Sacha Guitry, lorsque vous saurez que le premier acte se passe, au même lieu, mais chez le dernier des ducs de Troarn notre contemporain, gentilhomme terrien ruiné, qui doit au fisc une cinquantaine de mille francs, vomit la république où les ministres ressemblent aux assassins et projette de redevenir, au bas de la courbe, le paysan Gibelin, travaillant de ses mains son lopin de lierre, l’homme qu’avait été l’ancêtre des dues de Troarn ; car il avait seulement ajoute à son nom la précision : de Troarn, pour se différencier d’un de ses frères ou cousins.

Ce prologue et ce premier acte ont mis la salle en joie.

Ce public, un vrai public, sans snobs, composté en majorité de commerçants, petits et grands, et d’une petite bourgeoisie provinciale, ce public n’a rien laissé passer. Pas la moindre allusion ne lui a échappé. Averti, sensible, lucide, il s’est amusé sans contrainte, riant de si bon cœur que la contagion, au moins une fois, gagna la scène, applaudissant après avoir ri et comme en remerciement de son plaisir. Ce public des provinces françaises que les organisateurs de tournées ont parfaitement méconnu, pour qui les acteurs ont cru, durant trop longtemps, nécessaire de forcer les effets, et qui n’a déserté ses théâtres que parce qu’on « trouvait bien bon pour lui » ce qu’on n’aurait pas osé présenter à Paris.

Il le sait bien, ce public là, que des imbéciles l’ont cru pareil à eux. Il n’a rien dit ; il s’est contenté de ne plus se déranger. Et beaucoup n’ont pas encore compris la noblesse de son dédain.

On dit : « Les gens n’aiment plus le théâtre ». Demandez donc à ceux qui se sont donné la peine de comprendre. Il y a plus de juste sensibilité, plus de finesse dans un public français de province que dans beaucoup de publics parisiens ; parce que les provinces ne se sont pas laissé saturer d’âneries ou de bassesses. Quand elles ont vu pour qui on les prenait, elles ont détourné les yeux et gardé leur argent. Et elles continueront si...

Mais je ne vais pas vous analyser la pièce de Sacha Guitry. Laissons à la critique parisienne toutes ses prérogatives...

Que je vous dise seulement que si l’on s’est amusé jusqu’au bout, l’atmosphère n’était plus tout à fait la même après le premier acte. Oh ! un rien, bien sur ;, mais qui se percevait. C’est que la pièce n’était plus non plus la même. L’idée du départ se perdait. Une autre idée s’y substituait, et le thème des « hôtes payants » entraînait la satire de comédie vers quelque chose qui ressemblait à du vaudeville. On ne riait plus à des allusions, on ne se libérait plus, en riant, de ses soucis, on ne se vengeait plus de cette manière qui fut toujours de chez nous ; on riait à des situations de vaudeville. Ce n’était plus pareil.

Et maintenant, le Théâtre de Villeneuve qui pourrait devenir le pôle attractif de toute la Gascogne, attend qu’on veuille bien l’utiliser pour le but que rêva sans doute son fondateur poète, et pas seulement l’exploiter.

Blanche MESSIS, Comédia, le 1er octobre 1935