Faisant bonne mesure au public, qui saura lui rendre largesse pour largesse, M. Sacha Guitry ouvre la saison par deux pièces inédites. Deux, et même davantage.,Les cinq actes de Geneviève forment, tant par leur structure que par leur « fini x-, presque autant de sketches, j’écris sketches puisque le mot « saynètes » ne rendrait pas ma pensée et tendrait à diminuer l’ouvrage, qui est d’un agrément vif, d’un goût irréprochable. D’un goût si surveillé, d’une réserve telle, que j’en fais reproche à l’auteur. A toute entreprise d’ art, la délicate prudence, la singularité mesurée que nous nommons « le goût » sont indispensables. Je ne crois pas qu’à aucune il suffise.
M. Sacha Guitry ne m’en voudra pas de le comparer à Anatole France. C’est à France que le « faire » exceptionnel de Geneviève, de par l’abstention, la suppression, une sorte d’abnégation raisonnée, me fait songer. Geneviève est un mélodrame ascétique.
Son auteur y présente pourtant des personnages chéris du mélodrame-type : le jeune avocat de Casablanca qui prend, et laisse enceinte Marie-Jeanne, la plus jolie danseuse d’un café maure, devient un éminent avocat général et requiert, vingt ans plus tard, contre sa propre fille, parce qu’elle a tue son amant. En dépit des supplications de Marie-Jeanne, qui révèle à l’avocat général, juste avant l’audience, le secret qu’ignore sa fille, le réquisitoire est impitoyable exprès, féroce à dessein, au point que le jury révolté acquitte la petite meurtrière.
Voilà, semble-t-il, des personnages, un drame conçus pour une pléthore d’émotion, formés pour le cri, la tirade et le coup de théâtre ? Oui, si l’auteur l’avait voulu. Mais la malice, la virtuosité de M. Sacha Guitry consistent à mettre ses créature au régime, élégamment diététique, de la rupture à mi-voix, de la larme retenue, de la plaidoirie amorcée et du dénouement évasif. Sur les liserons d’une idylle, l’étoile du café maure est vierge, puis sur les noirs et les blancs d’un Daumier judiciaire à l’éclat sinistre, une main a passé, atténuant les tons crus.
C’est tout juste si Sacha Guitry, en faveur de ceux qui comme moi aiment bien, de temps en temps, une mouture un peu grosse, a consenti que quelque fatal signe paraphât, sur la main gauche de la fille perdue et sur celle du haut magistrat, la romanesque l’indiscutable parenté qui lie deux êtres destinés à distribuer la mort. Dès l’acquittement, Geneviève et sa mère retournent à leur ombre, bannies par l’intransigeance de l’auteur, qui ne s accorde aucun fléchissement.
Le refus de la facilité, l’amour de la mesure, le mépris de l’effet, je me suis permis parfois de les dire, chez Anatole France, affectés. Car la lecture, loisir immobile, rêveur et passionné, autorise, stimule une âpre critique. Il est moins aisé de chicaner, à une pièce aussi bien jouée que Geneviève, ses mérites.
Aux côtés de l’auteur-interprète, louons Mlle Delubac, qui est à ravir, sous une frange de cheveux taillée à l’enfant. Le temps est passé où la critique encourageait avec sympathie cette jeune artiste. Un vrai rôle consacre et récompense ses qualités de vraie comédienne. Dix bons acteurs, des danseuses africaines nues animent le début. Et je signale la scène qu’Edmée Favart, un peu de poudre blanche sur ses cheveux noirs, interprète avec une précision, une nuance d’émotion qui font grand effet.
Colette, Le Journal, le 12 octobre 1936