Sacha Guitry écrit pour s’amuser et pour composer des œuvres d’art. Le public s’amuse à son tour et admire ce désintéressement. Au total un succès. Une petite ville des Flandres. Une petite maison dans cette petite ville. Une salle éclairée par des vitraux d’un vert ambré. Un intérieur pareil à ceux que Peignaient les intimistes hollandais. Dans un vase, des tulipes. Sur la table, Une belle nature morte formée d’un plat d’oranges. Dehors, du soleil dont un rayon vient dorer le sol de la demeure. Bruits de cloches. Silence. Apaisement.
Voilà l’atmosphère que Sacha Guitry, cet auteur pourtant si parisien, a voulu évoquer pour nous.
Et, dans cette demeure, il nous montre le jeune Van Ostade et sa femme, la touchante et si simple Annette.
Van Ostade est rentré tout exalté. Il a rencontré Frans Hals, le vieux maître ! Et Frans Hais va venir lui rendre visite ! Quelle gloire, quelle joie ! Vite, qu’on mette tout en ordre ! Et tant pis pour le couvert, tant pis pour le repas tout prêt ! Frans Hais, pense donc, Annette !
Annette bougonne un peu, mais intérieurement. C’est une petite Flamande, docile et ménagère.
Arrive Frans Hals, avec son manteau noir, sa fraise, ses beaux cheveux aux boucles "qui s’argentent. Il dit alors des choses, des choses que Sacha Guitry pense, assurément, mais que tous les vrais artistes ont pensées avant lui. Et il les dit comme Sacha Guitry lui-même peut les dire, avec une Philosophie gentille, avec une légèreté Profonde, avec une bonté qui n’est pas dupe, avec une indulgence qui n’est pas de l’inclairvoyance, avec un charme irrésistible.
Frans Hals aime encore les plaisirs et les beautés de la vie. Il a été ému par le joli visage d’Annette. Qu’elle vienne Poser chez lui, le lendemain.
A ces mots, Van Ostade, beaucoup Plus d’Annette, éprouve de l’orgueil. Elle refuserait même cette offre-là.
Comment Annette ! Frans Hals, t’avoir choisie ! Mais c’est te faire entrer dans la postérité ! C’est donner ton visage à la gloire.
La douce petite Annette se rend donc chez le vieux maître, qui vient d’achever une séance de pose d’après les membres de la Société des Joyeux Buveurs de Harlem. Et, du vieux maître, elle devient la jeune maîtresse, non sans coups de griffe, non sans révoltes, non sans crises de conscience, et non sans larges. Mais Franz Hals l’a « choisie ». C’est l’expression même de Van Ostade. Il fallait obéir.
Le mari, toutefois, éprouve de l’anxiété. Il a trouvé les séances de pose trop Prolongées. Enfin, il obtient d’Annette l’aveu qu’elle fut infidèle. Et il la chasse. Mais, au moment même où, sans Un mot, gonflée d’un immense chagrin, Annette va quitter la maison, Van Ostade apprend que c’est avec Frans Hals qu’elle a failli. Et l’admiration qu’il a pour ce génie de la peinture l’incline à dire à Annette le tout petit mot, le seul petit mot qui pouvait l’emplir d’un immense bonheur. Il lui dit : « Reste »
Ce thème est à la fois fragile et magnifique. Il a permis à Sacha Guitry, je le répète, les plus nobles paroles sur l’art et la beauté. Il lui a permis aussi un grand exemple d’indulgence et de pardon. Il lui a permis enfin de composer une œuvre qu’il n’a pas faite pour plaire au public et qui pourtant lui plaira. Car c’est l’œuvre d’un artiste à l’âme élevée, d’un grand cœur et d’un technicien de théâtre qui est devenu Supérieur à sa technique. C’est l’honneur de la France que de compter encore, parmi tant de Marchands de pièces, un homme de cette classe-là.
Par un contraste surprenant, la seconde partie du spectacle est une sorte de sketch à deux faces, une bouffonnerie courtelinesque, une énormité qui nous a fait pouffer de rire d’un bout à l’autre.
Cette pièce, dont le comique est irrésistible, montre l’agonie d’un bourgeois. Il a pour ami un auteur dramatique passablement miteux. Et l’auteur dramatique, le raté à cheveux longs et à lorgnon, épie les traits d’humanité que peut présenter cette agonie pour en faire ensuite les éléments d’une pièce de théâtre.
La seconde partie du sketch, c’est cette pièce-là. Mais une pièce où tout est transfiguré. Le bourgeois devenu un grand personnage. Le petit médecin de quartier est un membre de l’Académie de Médecine. La ménagère en peignoir de pilou est une dame couverte de diamants et de perles. Et les propos qu’ils échangent sont empreints de cette fadeur, de cette pauvreté, de cette prétention à laquelle atteignent, avec une si redoutable constance, les auteurs de romans mondains.
Par là, Sacha Guitry a voulu faire la satire de ceux qui trahissent la Vérité et qui croient que faire une œuvre d’art c’est enjoliver et enrubanner la vie.
Par là, la seconde partie du spectacle nous donne, elle aussi, une leçon d’esthétique. Par là, on s’aperçoit, à la réflexion, qu’il y avait une sorte d’unité dans la juxtaposition de ces deux œuvres où éclate la richesse d’une des plus belles natures théâtrales que nous possédions en France depuis Molière.
Inutile de dire que Mme Yvonne Printemps fut exquise et poignante. Inutile de dire que M. Fresnay fut ardent, puis bouffon dans le rôle du bourgeois moribond. Inutile de dire que tout le spectacle a été monté avec beaucoup de goût et de soin. Inutile de dire que vous irez voir Frans Hals et qu’il faut que vous y preniez du plaisir. Il le faut, dans l’intérêt de votre dignité intellectuelle.
Paul Reboux, Paris-soir, 30 mars 1931.