Fiche technique
Distribution
Sacha Guitry (Jean Ferrand)
Roger Gaillard (Michel Sellier)
Émile Roques (Henri Ferrand)
Georges Lemaire (un valet de chambre)
Yvonne Printemps (Françoise)
Mary Francey (une religieuse)
Pièce en trois actes
Crée au Théâtre de la Madeleine le 14 mars 1932 (82 représentations du 14 mars au 22 mai 1932)
Michel et Françoise doivent fêter le lendemain l’anniversaire de leur mariage. Ils méditent le projet de faire une petite fugue qui leur rappellera le jour où Françoise a quitté son mari pour venir rejoindre Michel. Mais un article de journal leur apprend que le premier mari de Françoise a été victime d’un accident. II n’a pu oublier la femme qu’il aimait et il s’est grièvement blessé.
Avant de mourir, il a manifesté le désir de revoir Françoise. Michel s’est d’abord farouchement opposé à cette entrevue, et puis, brusquement, il lui accorde une heure pour aller au chevet du moribond. Elle a passé toute la nuit à la clinique, et, lorsqu’elle revient le lendemain matin, elle doit affronter les reproches de Michel.
Sacha Guitry (Jean Ferrand)
Roger Gaillard (Michel Sellier)
Émile Roques (Henri Ferrand)
Georges Lemaire (un valet de chambre)
Yvonne Printemps (Françoise)
Mary Francey (une religieuse)
Il faut plus de talent pour écrire les trois petits actes de Françoise, si pleins, si sobres et si denses, que pour multiplier les pages et les pages afin de pénétrer plus avant en la psychologie d’un caractère féminin. Françoise ne dit que peu de mots, ne fait que peu de gestes, et, cependant, la façon dont elle est, dont elle se conduit en le bref espace de ces trois actes — qui sont plutôt trois scènes de pleine signification — la révèle tout entière. Il nous semble que nous l’avons connue et aimée, et nous la comprenons, la plaignons et l’approuvons, comme si elle était un être de vie et de vérité au lieu d’une créature fictive. Elle nous apparaît d’abord heureuse avec le jeune mari de son choix. Scène charmante, faite de ces riens qui tissent la vie quotidiennes : petits incidents familiers, drôleries, tendresses.
En ces petites choses, les deux caractères nous apparaissent déjà en leur dessin à la fois léger et si sûr. A propos d’une tasse de café, le plaisant discours de Michel Sellier nous le montre sûr de lui, assez vaniteux, assez dogmatique, tyrannique. Et Françoise, à propos des cadeaux d’anniversaire, — car leur mariage date d’un an, leur amour de deux années et demie, — laisse apparaître ce qu’il y a de secret, de profond en ses sentiments d’amoureuse. Un an ! comme elle voudrait revivre cette heure délicieuse où Michel l’enleva ! Le rendez-vous, l’automobile, la fuite heureuse... Pourquoi ne pas recommencer tout cela ? Mais, déjà, certaines joies sont impossibles. Michel, occupé, tenu par ses affaires, né peut s’absenter que deux jours ; on ne peut donc repartir pour le même lieu, et, d’ailleurs, le retrouveraient-ils le pays de leur première ivresse ? Ils cherchent d’autres provinces, plus proches. La Bretagne ? Michel y a des souvenirs. Chantilly ? C’est Françoise qui, là, retrouverait les siens. Et ainsi, Hé plus naturellement du monde et ne parlant que comme des époux heureux, ils nous apprennent, peu à peu, ce qui pèse sur leur union et leur vie. Michel a enlevé Françoise à Jean Ferrand, qui fut son mari et qui était l’ami de Michel. Et le malaise naît en nous, suscité avec une maîtrise, une habileté, dont la simplicité apparente cache l’art le plus consommé. Nous sentons que quelque chose de sombré approche avant que les mots ne la précisent.
Ainsi, Mme Yvonne Printemps, ravissante de souple grâce, est-elle vêtue de rose, jeune et léger, mais ailé déjà de noir par les longues manches ondoyantes. Et enfin, au cours de la distraite lecture du journal que fait après déjeuner celui qui n’est pas pressé de savoir le sort de l’univers, et ne s’intéresse qu’au sien propre, Michel change brusquement de geste et de ton. II se lève, il regarde Françoise avec une sorte de rancune et de curieuse sollicitude mêlées. Et il annonce : « Il est arrivé un accident à Jean. » Françoise ? veut en vain se montrer calme. On la sent émue, bouleversée. Elle cherche elle-même la page, la place, où quelques petites lignes d’imprimerie lui apportent un nouvel arrêt du destin. Elle tremble. Et Michel s’offusque, s’offense presque de cet intérêt qu’elle manifeste. Jean à voulu se tuer. Il n’est pas mort, mais on désespère de sa vie. Malgré lui, Michel en veut à Françoise de sa détresse, de son inquiétude. Pourquoi ? « C’est humain », dit-elle. Et nous saurons bientôt à quel point elle est humaine et femme.
Et voici qu’arrive le frère de Jean Ferrand. Il demande à voir Michel. Françoise se retire. Toute sa dignité, tout son calme volontaire, cachent, nous le sentons, un trouble affreux et une pitié pleine de questions muettes. Nous avions deviné que ce frère vient en messager du mourant. Jean Ferrand désire revoir sa femme une dernière fois, et Michel, très bouleversé, refuse. Henri Ferrand semble trouver ce refus assez logique en sa cruauté, et prend congé avec politesse. Mais voici Françoise. En vain Michel essaie-t-il de lui donner le change et d’inventer un prétexte mensonger à la dé marche du frère ; il ne peut supporter le mutisme plein de reproche de Françoise, et, après quelques minutes de gêne et de détresse, il s’écrie tout à coup : « Il te demande... Vas-y. » L’effet est très grand, et Mme Yvonne Printemps et M. R. Gaillard l’ont admirablement joué.
La clinique : et dans le lit étroit, ces petits lits de clinique qui semblent toujours en par tance pour l’inconnu, le blessé, qui va mieux, parle avec un certain enjouement à la religieuse qui le soigne. Son frère n’ose avouer qu’il est revenu sans avoir réussi, et il s’efface, ne veut pas que le blessé sache. C’est alors qu’on frappe, et c’est Françoise, inespérée, mais c’est bien elle. Et, toute humble en sa petite robe noire, elle s’assied au pied du lit blanc. Jean, heureux, respire d’abord son parfum, sa présence. Puis il lui raconte tout le mal qu’elle lui a fait. Il lui dit combien il l’a aimée, comme il l’aime toujours, lui révèle tout ce qu’il a fait pour elle et pour « l’autre », afin qu’elle ne manque jamais de luxe et de joie et qu’il puisse penser lui, le délaissé, qu’il la choyait et veillait encore sur elle. Avec un tact et une mesure étonnants, puis, une franchise qu’excuse l’approche de la mort, il se réimpose, d’instant en instant, comme le mari. Et lorsqu’il ordonne à Françoise — qui avait juré à Michel de rentrer à 11 heures précises — de ne pas le quitter et de le veiller jusqu’à huit heures du matin, nous trouvons cela tout naturel et juste. Et Françoise obéit, et sa petite forme noire, en laquelle semble être entrée la compréhension de la douleur, prend son poste, pour la dernière nuit conjugale, au pied du lit. Sacha Guitry, immobile en ses blancheurs de linges a parlé avec une simplicité et un art qui sont saisissants.
Troisième acte : retour de Françoise près de Michel. Michel l’accueille avec dureté, incompréhension, dépit offensé. Elle répond qu’elle n’est revenue que pour lui dire adieu. En écoutant les dernières paroles de Jean, elle a compris que Jean n’avait jamais cessé d’être son mari, que Michel n’avait jamais été que son amant. Bile a compris aussi toutes les choses que Jean lui a enfin dites, son dévouement, son attachement passionné, son indulgence, sa bonté. Jusqu’à cette heure, insouciante, inconsciente, enivrée, elle n’avait pas’ jugé toute la gravité du mal qu’elle lui avait fait. Puisqu’elle a compris, elle ne peut plus vivre avec Michel. « va donc rejoindre ! » lui crie celui-ci, ulcéré. « Non, répond-elle, car il est mort à trois heures, ce matin. » Et elle s’en va ; car ce qu’elle aimait, c’était l’amour, et Jean, avant d’expirer, lui a témoigné le plus grand amour. Jean, par sa mort, par cette nuit suprême, s’est bien vengé de Michel : il lui a repris, à jamais, Françoise.
Que de tragique vrai, si sobre, si intense en ces trois petits actes d’une signification si humaine en leur dramatique raccourci ! Que de tact ! de mesure ! de sûreté dans le choix des effets. M. Sacha Guitry a été si vraiment Jean, le mourant, que l’acte de la clinique nous a serré le cœur.
M. R. Gaillard a joué avec beau coup de vérité ; et Mme Yvonne Printemps a été si admirable d’émotion, de naturel et de désespoir qu’elle est venue annoncer en pleurant le nom de l’auteur. Oui, elle a, en ce rôle, pleuré de vraies larmes et avec une grâce si franche et si humaine que toute la salle en a été émue. Mlle Francey, en religieuse, M. Roques en Henri Ferrand, jouent bien. Françoise est une petite œuvre de la plus rare et profonde qualité. Françoise est encadrée par deux fantaisies ; à l’une on rit et beaucoup, à l’autre on sourit avec le plus délicat plaisir…
Gérard D’Houville, Le Figaro, le 18 mars 1932