La, vraie et belle comédie, la comédie classique qui a donné Tartufe, L’Avare, elle est au drame ce que les bonds souple du joueur de pelote basque sont au mur rigide. Le spectateur impartial, avant tout épris de formes harmonieuses, de mouvements calculés, de réactions nerveuses spontanées et précises, s’abstient de regarder le mur ; et cependant il existe, il est là, énorme et blanchâtre. La balle, lancée d’une main adroite, ne fait que toucher la masse crayeuse, et c’est à peine si la sphère de caoutchouc y pose un instant son ombre ; mais tant que le jeu demeure normal, le mur solennel arbitre implacablement, et la balle est régulièrement rejetée au soleil, sollicitant les concurrents, les obligeant, comme on dit en matière de sport, à s’employer à fond avec, leurs toux de muscles et l’état de leur sensibilité particulière. La dernière pièce de M. Sacha Guitry : Un sujet de roman, s’apparente à l’art minutieux des joueurs de pelote basque. C’est une comédie qui s’étend rapidement, prend ses distances, et ne cesse de se donner le drame pour limite sans cependant y tomber ; de heurter le mur nu pour acquérir du rebondissement à son contact, sans que ce contact toute fois soit assez brutal pour rompre l’élan de la comédie et la laisser finir comme une balle morte dans l’ombre glacée. Un sujet de roman, c’est un jardin qu’on découvre en pleine ascension, et d’où l’on peut, en respirant de merveilleuses fleurs cultivées, contempler les pics neigeux étagés sur les chaînes voisines. M. Sacha Guitry a rarement abordé un sujet aussi délicat. Les ressources de sa. nature nettement orientée du côté de l’optimisme, son, immenses. Elles lui ont permis un dénouement malicieux, vraisemblable, et ce fut comme si un orage monstrueux amassé sur res têtes eût tourné à la brise anodine d’un soir de printemps.
Le tour de force est ici réél. C’est par un trait d’esprit que M. Sacha Guitry a replacé dans sa vérité comique la douleur de l’écrivain incompris de sa femme.
Quelle profession se prête plus que celle des lettres à l’illusion éternelle. Les donneurs d’illusion sont les premières victimes ou les premiers bénéficiaires des rêves qu’ils forgent pour autrui. En le rappelant, M. Sacha Guitry s’égale à cet horloger de légende qui avait pris à cœur de manœuvrer à rebours le cadran des siècles révolus, et faisait revivre, en autant de joies authentiques, les douleurs passée des pauvres hommes.
Mais voyons la pièce : elle mérite d’être contée.
Le rideau se lève sur un grand cabinet de travail. Un écrivain est appuyé à sa table, une plume à la main et l’œil fixe. Le spectateur le regarde, lui regarde des fantômes, des êtres nés de son imagination, des créatures sorties de son. esprit, tout un monde imaginaire qui grouille, qui vit. qui le grise, le harcèle, lui apporte des images. L’homme, Levaillé, est seul, enfermé, isolé dans l’univers qu’il a enfanté. Dès que sa femme pénètre dans le cabinet de travail, les fantômes familiers s’évanouissent, les formée impalpables que son regard avait fait lever, retombent inertes. Tout de suite on comprend : l’écrivain est célèbre, adulé, choyé par de disciples et un public sans ingratitude ; au contraire, la compagne de tous les jours, la collaboratrice en titre ne voit en lui qu’une machine à produire. Tout le monde respire la lieur de ce cerveau constamment en éveil ; elle, ne lui reconnaît d’existence qu’en tant que le résultat de son activité peut se chiffrer Immédiatement en comptes de billets de mille. Un abîme sépare les deux êtres. Le drame rôde autour d’eux, en quête d’une proie. Qui sera la victime ?
La bataille commence, âpre, sans un moment de répit. Levaillé recherche la solitude où il peut donner libre cours à son exaspération. Que veut sa femme ? Que l’écrivain exploite méthodiquement ses triomphes, qu’il étende sa clientèle en élaborant des intrigues populaires, en creusant des scénarios où la sottise d’un public trouve son aliment, en alignant des phrases toutes faites sur les réalités de la vie4 en combinant des dénouements optimistes pour ne troubler la digestion de personne. Au bout de tout cela, la Légion d’honneur et l’Académie. L’artiste se dérobe à ce sollicitations malhonnêtes, et pour garantir sa vieillesse de toute atteinte, de toute tentation, il condamné sa porte. Comme ces précautions sont devenues insuffisantes, et qu’il pourrait, à la longue, involontairement, se laisser influencer, il décide de ne plus écrire. La femme, qui a d’ailleurs derrière elle un passé d’économie et de fidélité, s’irrite passé contré l’entêtement de l’écrivain. La haine s’installe dans la maison. Pur phénomène d’incompréhension de la part de la femme. Pour elle, la littérature est un métier, tandis que pour lui. c’est une mission, un apostolat. Il pense, elle gère, deux états qui deviennent rapidement incompatibles, quand la gérance prétend fixer un champ d’action à la pensée.
Retranché dans sa bibliothèque, où il entend mourir tranquille, de sachant condamné, l’écrivain invente une vengeance diabolique. Un contrat le lie avec un éditeur soudoyé par la femme. Il doit livrer un manuscrit à une date déterminée. Eh bien il ne Je livrera pas ; il écrira le roman en cachette. Affolement, de la femme dont l’écrivain s’amuse, à son tour, comme d’un pantin.
Ici apparaît un nouvel élément : l’enfant. Il ne fait l’objet d’aucune dispute, et il semble admis que l’ouvrage d’imagination de l’écrivain, dans un ménage d’artiste, doit avoir le pas sur toute considération de paternité. Un homme, au théâtre, ne réclame jamais son enfant et son manuscrit. Il s’agit toujours de l’un ou de l’autre. Dans la pièce d’Ibsen : Hedda Gabier, un manuscrit l’objet du litige ; dans la pièce de Strindberg, Le Père, c’est l’enfant qu’on s’arrache ; quand M. Henri Duvernois tirera une pièce d’Un soir de pluie, le roman qu’il a fait paraître dans les Œuvres Libres au mois de septembre dernier, on constatera ce fait curieux, que M. Henri Duvernois a avili la production de l’écrivain, qu’il campe de manière à ne rien distraire de l’affection qu’il doit à son enfant. Soucieux de respecter cette vérité psychologique profonde, M. Sacha Guitry met l’enfant hors de toute contestation, et pas un instant Levaillé ne sent s’insinuer dans son esprit un doute quelconque sur sa paternité qui demeure donc bien établie. Quel sens Sacha Guitry va t-il donner à l’intervention de l’enfant ? Voici : la fille de Levaillé, Hélène, désire épouser un débutant du nom de Bourny. Qu’il vienne ! » répond Levaillé.
Le jeune Bourny, très, intimidé devant le grand écrivain touché par la maladie, et par cette autre maladie qu’est la gloire, commence par lui exprimer son admiration. Littéralement conquis, Levaillé déclare que le roman attendu par le public est terminé. — Le voici, dit-il, je v6. lé donne, prenez-le, il est à vous. Je vous demande même de le publier sous votre nom. Bourny reçoit le précieux dépôt. Au même moment Levaillé s’effondre, et une attaque l’étend, raide, sur son divan.
Au second acte, la femme apparaît, vêtue de noir. Mme Roggers a tracé cette figure avec un tact qui dépasse tout éloge. Avec l’autorité que lui donne ra loi, et cette assurance qu’une carrière d’épouse irréprochable inspire, elle classa les papièrs de son mari, déchire les uns, réserve les autres, et trouve, enfin, le canevas du roman qu’elle ne soupçonne pas un instant Levaillé d’avoir écrit. Ce plan de travail, elle le remet à un polygraphe à l’affût de toutes les vilaines besognes, qui reçoit d’elle la mission d’écrire le roman. Nous sommes au sommet de la tragédie. Pas encore, cependant, car la porte s’ouvre toute grande, et Levaillé paraît. C’est un spectre. L’attaque l’a privé de sa raison. Il obéit comme un enfant, sa femme l’installe à sa table de travail, et, comme un automate, il signe divers papiers qu’on glisse sous sa plume, notamment une demande de Légion d’honneur.
Le troisième et le quatrième acte sont rapides et ne font qu’un. Levaillé s’est guéri, tout doucement, il a recouvré la raison à l’insu de tout le monde, et d’un œil qu’il continué à rendre hagard, il observe ce qui se passe autour de lui. C’est ici que M. Sacha Guitry fait pressentir un dénouement qui sera littéraire sans cesser d’être vraisemblable.
Il existe, chez les écrivains, un curieux phénomène de déformation professionnelle. Habitués qu’ils sont à chercher des dénouements aux intrigues qu’ils imaginent, ils sont arrivés à les rendre, selon leur commodité personnelle, leur goût du moment ou la couleur du temps, noirs ou roses, pessimistes ou optimistes, tragiques ou comiques. Levaillé estime que l’affaire, transposée dans un roman, appellerait un dénouement gai, Vive la gaieté, donc. Et Levaillé pardonne. Et voici l’admirable scène qui détermine cette conclusion en forme de faveur pour botte de bonbons : Il fait nuit, et la femme continue le dépouillement des papiers de son mari. Tout à coup une véritable lumière la transfigure. Elle vient en effet de tomber sur un lot de lettres écrites à Levaillé par ses admirateurs, ses disciples, les pauvres gens que l’art de l’écrivain a maintenu dans le sentiment d’une vérité supérieure, dans la croyance en soi. Bouleversée, saisie à son tour d’admiration pour celui qu’elle a méconnu, la femme se jette, pitoyable .et repentante, aux pieds de Levaillé. Levaillé est homme de lettres avait tout. « Le beau dénouement »,s’écrie-t’il, et il l’adopte.
On imagine sans peine la grandeur que confère au personnage M. Lucien Guitry. Quel admirable interprète, et comme il se joue de ces deux contraires, le rêve et la ; réalité. L’écrivain est un illusionniste. Et l’acteur, donc, lorsqu’il prononça le mot pardon, il semblait avoir fait absorbe toute la haine exprimée au premier acte par cette soif d’illusions qui est la marque des grands artistes.
Paul Lombard, L’Homme Libre, le 14 janvier 1923