Un Miracle... Toutes les pièces de M. Sacha Guitry pourraient porter ce titre. Son talent a quelque chose de miraculeux, M. Sacha Guitry est une manière d’en chanteur. Il prend les personnages les plus quotidiens, il leur fait dire les mots de tous les jours, et avec cela il trouve le moyen de tenir son public dans le ravissement. C’est un architecte qui bâtit des palais merveilleux avec de la brique et du bois blanc. On ne peut s’empêcher de le comparer à Molière. Il en a la même vertu comique,, et sa pièce d’hier fait songer à ces géniales bouffonneries que sont M. de Pourcegnac et le Médecin malgré lui. Robert Josselin est un garçon de vingt cinq ans, insouciant et charmant.
Il a mangé en peu, de temps le petit héritage que les siens ont amassé au cours de plu sieurs existences. Il habite, sous les toits, une petite garçonnière dans un immeuble somptueux. Il a une petite amie, Mlle Doudou, et un gros ami, Gaston de Parmesan. Ces deux affections constituent, au lever du rideau, son seul capital. Il est dans une joyeuse détresse et il se tuerait volontiers si la mort n’était pas si triste. C’est alors que Doudou lui amène la for tune sous les espèces de M. René. M. René va lui donner le moyen de devenir riche en lui cédant une invention qu’il n’aura plus qu’à exploiter. C’est cinq mille francs et le marche se fait chat en poche.
L’affaire n’emballe pas Robert, mais Doudou, qui fait confiance à la providence, verse les cinq mille francs, et M. René donne sa marchandise. C’est un projet d’affaire pour l’assainissement des villes par les gaz d’automobile. Robert comprend. Ce n’est plus l’invention qu’il s’agit d’exploiter, mais des commanditaires. Il est sur le point d’y renoncer, quand le ciel lui envoie un vieil ami de province, M. La roche, qui vient, avec sa femme et sa fille, passer quelques jours à Paris. M. Laroche est très riche. C’est lui qui sera le commanditaire. Pour le mettre en confiance, Robert le recevra dans l’appartement du dessous, dont les locataires sont absents. La concierge, qui ne sait rien lui refuser, se fait complice de cette Violation de domicile.
Les Laroche arrivent. Ils sont émerveillés de l’installation de leur jeune ami, qui n’a même pas à-faire taire ses, scrupules car M. Laroche fond sur l’affaire, de l’assainissement des villes par les gaz d’automobile comme le taureau sur la cape. M. Laroche signe immédiatement un chèque de cent mille francs pour avoir une option sur cette merveilleuse entre prise. Le lendemain, Robert s’est évanoui en fumée, lui aussi. Consternation générale. Il n’y a pas de doute, il a filé avec les cent mille francs et on ne le reverra plus. Pas du tout. Robert était à Étampes, chez un de ses amis qui possédait là-bas un garage, et il étudiait sérieusement l’invention de M. René. Il en était de celle escroquerie comme de toutes les autres.
Il y avait à la base une idée excellente, et en mettant autant d’application à la faire réussir qu’on en met en général à filouter les actionnaires, l’affaire devenait bonne. Il suffisait de la diriger dans une autre voie. Comme il faut bien que les intrigues se dénouent et que chaque personnage fasse une fin, Robert épousera Mlle Laroche et Doudou fera équipe avec son ami de Parmesan, pendant que M. René placera une nouvelle invention à un autre jeune homme plein d’avenir.
M. Fresnay, transfuge de la Comédie Française, a joué d’une façon éblouissante le rôle de Robert. Il est débordant de jeunesse et de vie. Il rend à merveille ce ton d’improvisation qu’a le, dialogue de M. Sacha.Guitry. Maude Loly a ce, qu’on appelle du « piquant » : "une voix qui semble le fruit d’un rhume de cerveau et une silhouette de poupée de chiffon. M. Pauley, sous sa rondeur naturelle, est pétillant de malice. Mmes Jeanne Loury, Veniat. Janine Ronceray, Blanche Hellé, MM. Gaston Dubosc, Larquey, Jacques Albert sont excellents, et M. André Lefaur a composé un « M. René » d’une irrésistible crapulerie. C’est peut-être la meilleure création de ce remarquable comédien.
James de Coquet, Le Figaro, le 6 décembre 1927