La grâce, l’invention, le goût, la fantaisie, et, par-dessus tout, le rayonnement d’une gaîté d’homme heureux. Irons nous bouder notre plaisir 1 Se trouvera t-il quelque sot pour reprocher à M. Sacha Guitry son bonheur et la folâtrerie de son humeur. Cela se pourrait, en un temps où ceux que Baudelaire nommait les « charlatans de la gravité » font si grand peur aux honnêtes gens. Le Français n’ose plus rire sans s’être, au préalable, assuré qu’il n’a point, derrière lui !, quelqu’un de ces hommes amers et glacés. Pour nous, qui n’aimons rien tant que le gai labeur, nous saluons avec reconnaissance l’auteur de la Revue de Printemps. M. Guitry eût pu l’intituler.
La Revue d’Yvonne et Paris eu tout aussi bien compris. C’est un jouet, un beau jouet bariolé et animé, dont M. Guitry a fait cadeau à sa femme. Allez voir comme ils sont contents. Il y a, dans le titre même de la revue, une confidence où se retrouve cet accent d’impudeur superbe et charmante, qui est, en vérité, de tradition classique. Tels furent, depuis Molière, tous les grands ménages de comédiens. Va donc pour le jouet ! Mme Guitry en joue si heureusement, avec tant d’enfantine allégresse, et son époux éprouve, à la voir s’amuser, tant de paternelle satisfaction, qu’on est bien obligé d’applaudir et de s’égayer avec eux. N’avions-nous point tous l’air, hier soir, de fêter la sainte Yvonne ?. Il y a, dans la Revue de Printemps, deux parties. L’une, qui se compose des deux premiers actes, est d’une surprenante réussite.
Elle nous montre l’histoire des Champs-Elysées, depuis Henri II jusqu’à l’agonie du Bloc National. Vous devinez ce que, d’un thème semblable, a pu tirer M. Sacha Guitry. C’est comme une suite de tableaux et d’estampes, encadrés des miellé raies-de-cœur de l’esprit, et de toutes les astragales d’un caprice doré. La réussite véritable commence au tableau du second Empire ; « La Niche à Fidèle » qui est comme un Constantin Guys retouché par André Gill. Ensuite, ce sont les vieux Ambassadeurs, de 1875 et de 1888, un Manet suivi de quelques Toulouse Lautrec.
Et voici, par le truchement du caf’conc’ muant en music-hall, à la voix d’un garçon de café éternel et changeant comme les âges, voici que nous gagnons l’époque des « Hommes Nouveaux ». Cela est plein de trouvailles. Le public s’est particulièrement réjoui d’une scène -qui montre,devant le Guignol des Champs Elysées, « au début de la III* République », Foeh, Poincaré,’ Messager, Citroën et Cécile Sorel, tous à l’âge de dix ans. Et M y a là un couplet cruel et léger, qui pourrait bien connaîtra le sort d’un. fameux dessin de Bilb. Après cela, st fin de qualité, il y a, hélas ! le dernier acte, où la main passe.
Il me souvient que, dans une précédente revue, écrite par ? même auteur avec le même collaborateur, M. Sacha Guitry disant, au second acte, un mot assez plat, ajoutait : Ça, c’est de Willemetz. M. Guitry n’a pas cru devoir, cette fois, nous indiquer ce qui est de M. Willemetz. Nous rayons fort bien discerné — si ! bien môme, que nous eussions préféré que notre judiciaire fût mise à une plus difficile épreuve. L’interprétation est en tous points excellente. On a, comme il sied, acclamé l’enfant gâtée, Mlle Printemps, qui est, sans conteste, notre meilleure chanteuse d’opérette. M. Sacha Guitry joue comme si1 chaque spectateur était son amil intime. Cela est inimitable.
MM. Pizani, Uilban, Carol sont de très. bons et très souples comédiens,. et l’on a beaucoup goûté que Mlle Gaby Benda imita Raquel Meller, tandis que. Marie Delna nous rendait le contralto, l’encolure et la force populaire de Thérésa. Il y avait des scènes dans la salle. Les meilleures étaient improvisées par notre éminent confrère, Claude Farrère, qui ne put se retenir de proclamer son boulangisme inaltérable, à la vue d’un Paulus de 1895, que ressuscitait M. Urban.
Henri Béraud, Paris-soir, le 7 mai 1924