Parade en un acte et en vers
Musique d’Henri Christiné
Crée au théâtre de l’Alhambra le 24 aout 1923 (40 représentations du 24 août au 21 septembre 1923)
Le phénomène c’est vous, c’est moi, c’est tout le monde, puisque c’est le contribuable de bonne volonté qui, paie les yeux fermés tous les impôts, toutes les contributions, toutes les taxes et surtaxes possibles, sans savoir jamais ce que devient son argent...
A dire vrai, I’Alhambra n’a pas été fermé cet été et cette « réouverture » n’est qu’un changement de spectacle. Aux programmes occupés presque entièrement par les trucs à mise en scène du magicien Carmo, dont les représentations se sont M. Sacha Guitry prolongées au delà de toute prévision, avait succédé l’écran pour la présentation d’un grand film documentaire. On voit que l’Alhambra avait cessé depuis de longues semaines d’être lui-même. Saluons donc comme il convient l’excellent programme d’attractions composé par M. Brooke pour le commencement de la saison nouvelle.
Il y a là une série de numéros de grand intérêt : The exquisite Barbette, gymnaste et funambule, dont la grâce de girl souriante et blonde, jointe à une témérité inquiétante, prépare la plus déconcertante surprise aux spectateurs de bonne foi ; le violoniste, roumain, dont la technique acrobatique a produit le plus brillant effet ; le chanteur Nibor, naïf et charmant comme autrefois, bien qu’il ait changé de costume et d’allure ; les bons jongleurs Arizona ; des contorsionnistes impressionnants, Les Fischer, et d’autres encore. Te reviendrai dans ma chronique de la semaine sur ce spectacle ; pour aujourd’hui, je me contente d’en noter le vif succès.
Je dois toutefois m’arrêter un peu plus sur la parade de M. Sacha Guitry, jouée par Raimu, qui est une nouveauté piquante et qui donnait à la soirée l’attrait d’une première très parisienne. C’est une parade foraine, en vers souples et brillants, de cette forme libre qui est chère à l’auteur de Deburau et de l’Amour masqué et qu’il manie avec une dextérité sans pareille. Le bon Raimu, vêtu en Tabarin, appelle le public avec un portevoix, en scandant son boniment de coups de grosse caisse. Il va montrer un « phénomène ». Et pour mieux piquer la curiosité des auditeurs, il débine les trucs de ses confrères, en racontant les aventures de sa propre carrière. C’est d’un esprit amusant et vif et l’entrain de Raimu sert à merveille la fantaisie de l’auteur. Mais voici que le paradiste interpelle les spectateurs de la salle. C’est parmi eux que se trouve le Phénomène qu’il se propose de présenter, ou plutôt chacun des spectateurs est ce phénomène. Il va choisir au hasard.
Et voici qu’apparaît l’idée satirique de M. Sacha Guitry. Le phénomène, c’est le citoyen français, le contribuable, l’électeur. Le voici sur la scène. C’est un honnête bourgeois, gauche et un peu obtus. Le pitre, procédant par ironie socratique, lui fait avouer qu’il est économe et rangé dans ses affaires privées, et autoritaire au besoin, quand il s’agit d’éviter le gaspillage de ses deniers. Pourquoi perd-il toutes ces qualités quand il est question de l’emploi de l’argent qu’il verse à l’État sous forme de contributions ? Avec une verve trop violente pour ne pas paraître un peu forcée et hors de propos, l’auteur, par la bouche du pitre, reprend de vieux thèmes ressassés qu’il n’a pas réussi à renouveler. Il dénonce l’incurie des bureaucrates, l’égoïsme des hommes politiques, l’insuffisance des pouvoirs publics. Il déclare.que le Français ne doit pas plus longtemps permettre qu’on se foute de lui. Je vous demande pardon, mais enfin il dit ça, comme je vous le dis.
Et pourquoi cette colère révolutionnaire ? Quel abus nouveau et scandaleux a découvert M. Sacha Guitry, pour entrer en transe et parler au peuple ? Voici : les routes ne sont pas assez bien entretenues, à son gré, pour que les autos puissent y rouler à l’aise. J’imagine qu’il y avait dans la salle pas mal de piétons qui se f. un peu des automobiles — pour parler comme M. Sacha Guitry et qui donneraient volontiers quelque chose pour qu’il y en eût moins sur ces routes qu’elles défoncent à plaisir, qu’elles couvrent de bruits dénaturés, de poussière, d’odeurs suffocantes et — parfois — de cadavres. C’est pourquoi, je pense, l’administration sortira saine et sauve de cette algarade ; et voilà pourquoi aussi les dernières minutes de cette scène ont paru surprendre un peu les spectateurs populaires de l’Alhambra.
L’ensemble a tout de même été fort applaudi, grâce, encore une fois, au grand talent de l’interprète et à la virtuosité brillante de la forme. Quant aux spectateurs étrangers, qui forment, pour M. Raimu on le sait, une grande partie de la clientèle de ce music-hall britannique, en voyant M. Sacha Guitry taper les institutions de son pays avec cette frénésie d’enfant gâté et avec toute l’autorité de son nom justement glorieux, ils ont dû se réjouir au fond de leur cœur et penser que, décidément, les Français sont incorrigibles -et que M. Sacha Guitry est bien français.
Je ne veux pas manquer enfin de nommer M. Christiné, dont la part de collaboration se réduit à une ouverture colorée, d’un rythme amusant et à une chanson allègre et ironique chantée par Raimu. C’est suffisant pour qu’on reconnaisse et salue au passage sa charmante maîtrise de musicien bouffe, qui a trouvé et trouvera encore de meilleures occasions de s’affirmer.
Gustave Fréjaville, Comœdia, le 26 août 1923