M. Sacha Guitry a les plus jolies audaces et des plus belles témérités. Il en a le moyen. Il en profite et il a bien raison. Après s’être plu à dramatiser les biographies de certains personnages historiques, il a commencé de mettre à la scène la monographie de certaines professions. Il débute par celle du comédien. Les quatre actes de sa, nouvelle pièces sont quatre « crayons » vifs ; rapides, précis. L’esquisse, parfois, est d’une révélation plus profonde qu’un portrait.
M. Sacha Guitry a voulu nous montrer non seulement ce qu’est le comédien, mais ce qu’il pourrait être. C’est une gentille mission de distraire ses contemporains, c’en serait une plus noble, de les rendre meilleurs. Le comédien le pourrait, mais il faudrait qu’on l’y aidât les auteurs d’abord et le public aussi. M. Sacha Guitry n’est pas dur pour le public, il faut l’en approuver. Je suis sûr qu’il répondrait d’excellentes choses à Chamfort qui s’écriait « Le public ? Combien faut-il de sots pour faire un public ? »
L’aventure imaginée par M. Sacha Guitry pour mettre en relief les traits essentiels du comédien est d’une simplicité accueillante, je veux dire par là qu’elle permet à tous,les épisodes-de se greffer sur l’action sans la surcharger ou l’obscurcir. Nous voyons d’abord le grandi comédien entrer dans sa loge après la représentation. Il est mélancolique, car il vient de jouer une pièce pour la dernière fois. Pour un comédien, quitter un’ rôle n’est-ce pas mourir un peu ? Il profite de sa mauvaise humeur pour rompre avec une comédienne, son amie, dont la jalousie et la vanité l’exaspèrent. Le voilà seul, mais point pour longtemps. Un de ses vieux camarades, qu’il n’a pas vu depuis tant d’années, lui amène sa nièce, Jacqueline.
Cette petite bourgeoise de vingt ans ne s’est-elle point avisée de se toquer du grand comédien qu’elle ,n’a vu que la scène ? Le bon oncle lui dit ou à peu près « Laisse-moi te présenter cette folle. Quand elle va te voir bel que te voilà, sans perruque et sans fard, elle sera du coup guérie de sa chimère. » Jacqueline fait donc la connaissance du grand comédien, mais sa toquade, loin de se dissiper, devient.:une passion. Elle filera le soir même avec lui.vers une Méditerranée propice.
Au second acte, plusieurs mois se sont écoulés. Jacqueline et le grand comédien s’adorent, ou du moins Jacqueline adore le grand comédien Et toi, l’aimes-tu ? » interroge l’oncle fort contrarié. Non, répond-il, mon âme est tout entière absorbée par son amour-pour moi. » Et c’est là, sans doute une des plus jolies répliques de Sacha Guitry. Vous voyez que je la mets en bonne compagnie. Le théâtre a réuni ces deux êtres si différents d’âges et de milieux c’est le théâtre qui les séparera. Jacqueline a cru entendre les voix intérieures qui l’appelaient à la scène. Justement, une actrice fait défaut pour un rôle important. « Je sais le rôle », dit Jacqueline, et le grand comédien secondera son désir. Il essayera d’élever sa petite amie jusqu’à lui, jusqu’à son art.
Et nous assistons à une répétition dont M. Sacha Guitry nous a rendu le mouvement et le pittoresque avec une vérité minutieuse. Le soir de la première arrive. Jacqueline a été détestable. Elle ne jouera plus. Ainsi en a décidé le grand comédien. ; Elle s’indigne, se révolte, et, a son tour, pose ses conditions. Si elle ne joue pas le lendemain, elle partira. Voilà donc le grand comédien pris entre son amour pour sa maîtresse et son amour pour son art. La situation est .intéressante, mais elle l’eût été davantage si la tendresse de l’artiste pour Jacqueline nous avait été dépeinte avec plus d’abondance et d’émotion. Le grand comédien ne faiblira pas. Il préfère renoncer à Jacqueline plutôt que d’imposer au Théâtre sa médiocre.
De nouveau, le voilà seuls. « Non, dit-il, j’ai rendez-vous ce soir avec douze-cents personnes. » Le grand comédien, c’est M. Lucien Guitry. :Il y a été, à son ordinaire, le plus grand comédien de ce temps. Mlle Falconetti a été charmante de simplicité et de naturel.dans le rôle difficile de Jacqueline. M. Alphonse Franck, dans le personnage du directeur, a été si pareil à lui-même que nous nous sommes demandé un instant s’il jouait vraiment la comédie.
M. Berthier le vieil oncle est un. artiste toujours excellent et dont je ne me lasserai point de dire qu’il n’a pas la place qu’il mérite, M. SaintPaul, dans l’emploi d’un mauvais acteur, a été très bon et très fin comédien. Il faut aussi adresser des éloges à Mmes Alice Beylat, Ellen Andrée et Yolande Laffon, ainsi qu’à M. Desfontaines, qui est chargé de représenter les auteurs dramatiques auprès du grand comédien.
Robert De Flers, Le Gaulois, 31 janvier 1921