Fiche technique

Distribution
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Sacha Guitry Marcel
R. Koval J.H. Davis
René de Garcin Paul Badinay
Louis Kerly un monsieur
Georges Lemaire un employé du cercle de Biarritz
G. Martel un autre employé
Fernand Rauzena Le barman du Grand-hôtel de Venise
A. Rauzena Un vieil espagnol
J. Amigues Menech-Pacha
Jacques Doutres un monsieur qui voyage
J. Marino un jeune homme
Yvonne Printemps Andrée Armand
Betty Daussemond Paulette Du Breuil
Jeanne Veniat la marquise Ramon de Garrucha
Denise Gerald la dame du vestiaire du cercle de Biarritz
Jane Malber Angèle Arnault

Critique

Le Journal, le 22 décembre 1923
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Quel délicieux, quel génial amuseur que Sacha Guitry ! Coincés dans des fauteuils trop étroits, maugréant contre une direction qui annonçait la fermeture des portes à 8 heures 55 et ne commençait qu’une demi-heure après, l’esprit fatigué par ses trois répétitions générales quotidiennes que les théâtres, comme des moutons "de Panurge » nous infligent au seul moment de cannée où il paraît inutile de renouveler ., les spectacles, nous étions, il faut bien l’avouer, sur la défensive pour l’inauguration du nouveau Théâtre de l’Étoile. Ajoutez ! enfin qu’un théâtre, pour un seul auteur c’était déjà beaucoup : alors vous pensez. deux comme on, chante dans l’Amour masqué.

Mais voici que l’étoile paraît dans cet hiver, 59 veux dire Yvonne. Printemps costumée en Arlequin et, dès les premiers mots du’ prologue, le courant s’établit, le charme opère, nous nous amusons passivement, délicieusement comme .des enfants et des. badauds, l’esprit charmé, sans plus songer à nous défendre "contre notre plaisir, car c’est là le magique effet de extraordinaire talent de Sacha Guitry. On a comparé l’auteur, à Molière,, la comparaison nous paraît inexacte, car Molière, petit à petit, laissa le comédien de tréteaux céder la place au grand écrivain, Sacha, Guitry se rattache à la jeunesse de Molière, et, mieux encore, aux devanciers de notre-grand comique ; il a le génie du théâtre, entendez du tréteau, comme certains Hommes politiques ont le génie de l’éloquence. Peu nous importé ce qu’ils.disent, ce qu’ils inventent, nous ne songeons pas à relire leurs pièces ou leurs discours dans le silence d’une bibliothèque ; il faut les entendre pour être immédiatement subjugués.

L’Accroche-cœur est-un modèle de cette variété. d’éloquence que l’on appelle le théâtre. Ne me demandez pas de vous conter en détail le scénario, il est sans importance, il est parfaitement invraisemblable, au surplus, c’est presque un mélodrame, un fait divers sans rapport avec les comédies spirituelles du même auteur, peu importe puisqu’il nous procure exactement le même plaisir, puisqu’il nous semble ; d’une vraisemblance telle sur la’ scène que les moindres détails paraissent empruntés à vie -môme. Et c’est là le miracle théâtral, le théâtre étant destiné à nous donner la représentation de l’idée que nous nous faisons de quelque chose et non point, comme on le croit, de ce quelque chose-lui-même. Des filles, un-marlou, des pantins de casinos, le Théâtre libre lui-même, malgré toute sa crudité, ne peut nous les représenter qu’à la façon triste dont les auteurs naturalistes se les imaginent. Combien nous préférons les mêmes personnages parés de la rosserie, et du scepticisme élégant de Sacha Guitry.

L’auteur nous les représente comme nous nous les représentons nous-mêmes en-souriant, il atteint par là une vérité beaucoup plus profonde, plus agréable et plus spirituelle, une vérité qui est là belle, doit être au théâtre : dans notre imagination, comme dans une fable de La Fontaine ou dans un conte de fées. Nous sommes à Venise, l’accroche-cœur Marcel. vagabond spécial international aux longues moustaches de rasta, est vexé dans son amour-propre professionnel parce qu’une grue de très haut vol, Andrée, a dit en le regardant qu’elle avait horreur du genre d’hommes qu’il représente. Andrée n’est accessible qu’à l’argent, il faut donc que Marcel s’en procure à tout prix pour vaincre et humilier Andrée.

Le moyen est simple. Grâce à une ancienne bonne amie complice, Marcel fera écarter le vieil Américain humide et millionnaire « qui entretient Andrée, pénétrera de nuit dans la chambre de la demi-mondaine, l’endormira au chloroforme et s’emparera de ses bijoux et de quatre-vingt mille lire qui sont sur elle. Le temps de passer, dans la -chambre voisine, de raser ses moustaches, d’enlever le noir et le bistre de sa figure et, le lendemain matin, Marcel se présentera chez la demi-mondaine sous les espèces d’un avocat parisien victime lui-même du voleur-et qui propose à Andrée de partir avec elle à sa recherche, car il faut se méfier des gaffes de la police. Tout aussitôt Andrée qui est furieuse contre bon Américain qui l’a lâchée, se sent -en confiance avec Marcel qui l’accable de prévenances gauches et gentilles.

Voilà le couple parti pour Lausanne puis pour Paterne et nous le retrouverons dans la pittoresque mise en scène d’un wagon-lit, vu en coupe. Les deux amants n’adorent ; mais, pendant la nuit, le veston de Marcel glisse de la couchette supérieure sur celle d’Andrée qui, intriguée,-trouve cousus dans la doublure tous ses bijoux. Andrée refermera la cachette. sans, trop de surprise, remettra discrètement le veston en place et, Marcel se réveillant, la nuit d’amour recommencera. Mais, à Palerme, c’est la fin, car les quatre mille lire sont épuisées en folies et en cadeaux. Marcel, qui à promis que l’on retrouverait les bijoux a la fin de la semaine, les rend à Andrée ; celle-ci, loin-de marquer sa satisfaction pour cette heureuse trouvaille qu’elle a déjà faite, s sent défaillir car elle aime Marcel.

Alors c’est donc la fin qu’elle craignait et Marcel, pris à son jeu et qui adore lui aussi Andrée, est tout aussi désespéré qu’elle. Mais il faut être sérieux dans le demi-monde, la seule idée, un instant envisagée, d’une vie laborieuse possible semble absurde, il faut que chacun reprenne son triste métier et le chevalier du demi-monde, courageusement, s’éloigne pour toujours. Un an après, nous apprendrons par des. conversations de contrôleurs, dans un établissement de jeux, que la belle Andrée, qui passe au bras d’un nouvel entreteneur, a tenté de se suicider à Palerme « pour un immonde marlou », et « l’immonde marlou, qui est. assis là dans un fauteuil, regarde tristement les gens qui passent : la femme qu’il a aimée et dont les yeux le regrettent encore, puis son ancienne complice qui, le reconnaissant, vient lui dire qu’elle est en compagnie d’un petit ami qui a trouvé le moyen de tricher au jeu.

Mais, à cette annonce, Marcel a un dernier sursaut d’honneur : « Allez, filez bien vite, mes petits amis, leur dira-t-il, je n’ai rien entendu », car il est tombé, fou de désespoir, au dernier rang : il est maintenant au ban du demi-monde, il appartient à la police. Tous ces tableaux rapides sont esquissés en quelques mots Justes et émouvants, parfois en simples pantomimes, et je n’ai pas besoin de vous dire le succès triomphal de Sacha Guitry et d’Yvonne Printemps dans ce divertissement pittoresque et délicieux.

Toute la troupe semble animée du même esprit de mesure et de goût. Betty Daussmond, dans le rôle de l’ancienne amie complice, particulièrement dans la scène de séduction destinée à enlever l’Américain (Koval) à Andrée, fut de tout premier ordre. Jeanne Véniat est une extraordinaire espagnole saisie sur le vif, Jeanne Malber, de Garcin, G. Lemaire sont d’une justesse parfaite dans des rôles épisodiques. Mais ce que l’on ne peut décrire, c’est la souplesse extraordinaire, le sens théâtral inouï de certaines scènes, la légèreté, la facilité de l’ensemble, le goût exquis d’un text qui ne prend que l’essentiel et transforme en féerie de l’esprit ce qui n’eût été, en d’autres mains, qu’un fait divers.

G. de Pawlowski, Le Journal, le 22 décembre 1923