Fiche technique

Distribution
carré

Sacha Guitry(le critique, lui, Yvan Limitroff)
Yvonne Printemps(la vedette, elle,lui)
Pauline Carton(une bourgeoise, l’ouvreuse, le sol, une concierge, la demoiselle du téléphone, une nurse)
Boucot(le capitaine Chastenet, le directeur, le marchand de programme, « l’ut », M. Chiappe, Barneville, un souffleur)
Paul Kerly(un bourgeois, un gros monsieur, un spectateur, le propriétaire, le brigadier, un Breton)
Chonat(un monsieur maigre, un pasteur)
G.-D. Vierge(l’auteur, un spectateur, le ré, un couturier,le 2ème agent, un Saint-Cyrien)
F. Bonavia(le fils, le compositeur, un collégien, le fa, le 3ème agent, un télégraphiste)
Régine Paris(elle, une spectatrice, le fa, une femme entretenue, une poule)
Renée Sénac(la bonne, la femme de chambre, une spectatrice, le mi, une petite main, la bonne amie, une midinette)
Marthe Harel(2ème colleur d’affiche, la mère)
Yacco(Rayon de lune la fiancée)
Henry Laverne(1er colleur d’affiche, un spectateur)
Alerme(lui, un spectateur, le nouveau sous-secrétaire d’Etat, un magistrat)
Stebler(le grand-père, un vieux monsieur, le 1er abonné)
Georges Lemaire(le régisseur, le 1er agent)

Production
carré

Scénographie (Raymond Deshays)

Critique

Le Journal, le 26 mars 1930
carré

Les quinze tableaux de la nouvelle revue de MM. Sacha Guitry et Albert Willemetz sont de qualité inégale ; les uns pourront déplaire, d’autres ne manqueront point d’enchanter jusqu’au ravissement le public parisien, mais tous suffisent à résumer et à caractériser de merveilleuse façon ce que j’appellerais volontiers le cas Sacha Guitry. Car, ne vous y trompez pas, Sacha Guitry est un cas particulier dans l’histoire du théâtre et de là vient sans doute son caractère d’exception. Tandis que la plupart des auteurs dramatiques sont des littérateurs qui emploient le théâtre comme un moyen d’expression plus large et plus vivant que le livre, Sacha Guitry est, avant tout, un acteur de naissance pour qui le texte n’est,, parmi tant d’autres, qu’un des innombrables moyens d’expression du théâtre. C’est que Sacha Guitry est ne, pourrait-on dire, sur les planches. Dès son enfance, il a considéré les décors comme le cadre naturel de la Vie ; le monde surnaturel de la scène est devenu pour lui le monde vrai et tout ce qui n’est point théâtre dans le monde est pour lui spectateur, c’est-à-dire foule, touchante et sympathique qui vient au théâtre, comme à l’église-, pour se consoler des horreurs de la vie banale, et vivre un instant dans un plan féerique.

C’est là, il faut bien le reconnaître, une déformation professionnelle qui ne va pas toujours sans inconvénient. Cette conception théâtrocentrique conduit, en effet, à mettre l’acteur au premier plan et à faire de ses soucis professionnels le pivot du monde.

Que le théâtre soit l’image sublimée de la vie, rien de plus exact, mais ce n’est là qu’une image qui ne saurait, en sens inverse, se muer en réalité, et le meilleur acteur de la terre aurait torot de faire valoir ses droits à la couronne parce qu’il fut, sur la scène, un admirable roi de théâtre.

Que l’on adore le théâtre pour l’odeur de ses planches, pour la féerie d’illusion de son maquillage, pour l’émotion profonde qu’entraîne chaque rencontre avec le public, tout ceci doit rester secret. Le meilleur comédien est celui ! qui fait complètement disparaître sa personnalité sous celle du personnage qu’il joue.

Avec Sacha, au contraire, le personnage disparaît derrière l’acteur, un peu comme le très grand talent de Lucien Guitry pliait déjà les rôdes les plus dissemblables à la haute personnalité du comédien.

D’où vient donc l’incontestable succès si particulier de Sacha Guitry ! malgré ces erreurs manifestes ? Tout simplement d’un faible du public, et particulièrement du public parisien, pour tout ce qui touche Pu métier d’acteur. Obscurément, 1g public est ravi d’être dans la confidence, d’être pris à témoin et il se trouve conquis i et désarmé lorsque l’acteur a pris soin de le mettre dans son jeu. C’est ainsi qu’à tout propos, Sacha Guitry parle au public, lui confie ses émotions d’auteur où d’interprète, ses craintes, ses désirs, voire même ses rancunes. En politique, cela s’appellerait peut-être de la surenchère démagogique, au théâtre cela suffit pour faire d’un acteur de talent l’enfant chéri et gâté de la foule.

Ajoutez à cela que Sacha Guitry, né dans le temple, en connaît tous les détours ; c’est, un illusionniste incomparable qui sait tour. à tour nous’ donner l’illusion de.la simplicité, de là franchise, du bon-sens,-de l’héroïsme et de l’émotion naïve et sincère. Une science aiguë de ce qu’il faut dire et de ce qu’il faut taire, de ce qui’ plaît ou de ce qui lasse, et vous comprendrez comment Sacha Guitry, grâce à ses dons hors de pair, a pu, dès ses débuts, mettre dans son jeu la critique elle-même, vieille dame assez menante, mais-qui, déformée, elle aussi, par l’amour du théâtre, porta l’acteur au pinacle en se disant que si le théâtre de Sacha Guitry ne dépasse guère le moment où. on le joue, peu importe en somme puisque le théâtre est fait.surtout pour, nous divertir et qu’il ne se conçoit guère qu’aux chandelles, avec l’excitante collaboration d’une salle en délire.

Mais, une direz-vous, et la revue ? Mais vous parler de Sacha Guitry, c’est vous parler encore d’elle, car si l’auteur l’intitula : Et vive le théâtre ! ce fut sans doute par modestie, pour ne point lui donner pour titre : Et vive Sacha Guitry.

Nous avons donc vu successivement, dans cette revue symbolique, Sacha Guitry et Yvonne Printemps arriver avec leur petit bagage dans lé théâtre, nouveau pour eux, de la Madeleine. Nous avons entendu Sacha nous dire son émotion toujours renouvelée -en présence du public, Yvonne Printemps prenant la place du chef d’orchestre nous dit, elle aussi, les angoisses du métier d’acteur, pour implorer délicieusement, à la fin de la pièce, les applaudissements de la salle. Nous assistâmes également à. une résurrection des !Histoires de France du théâtre Pigallé, dont. le succès fut comparé, comme par hasard, aux insuccès des théâtres littéraires.

La collaboration d’Albert Willemetz se fit surtout sentir dans les moments où il convenait de faire appel, non plus au comédien, mais à la midinette qui sommeille dans le cœur de chaque Parisien. Ce fut ainsi que * ’dans unr décor l’on nous montra, dans un décor charmant, Alain Gerbault seul en mer sur soir Fire-Crest, avouant à Mme La Lune son dégoût de l’humanité et des faux semblants de la vie civilisée, car le public adore qu’on le’ fustige, -chacun se figurant, à part eoi, qu’il s’agit, non point de lui, mais des autres. Le. succès de Bruant, injuriant les clitents qui entraient., n’eût point d’autre secret. De même, égalent,’dans une scène fort bienvenue, Sacha Guitry railla la vie trépidante d’aujourd’hui, le besoin.de mouvement et de changement qui nous empêche de vivre et de penser et ces sacrifices propitiatoires faits au bon vieux temps et au bon sens ne manquèrent point de rassurer et de plonger dans une joie délirante ceux-là mômes qui ne peuvent vivre que d’illusions et de faux semblants.

Sacha Guitry, depuis quelque temps déjà, semble s’effacer quelque peu devant sa délicieuse partenaire, Yvonne Printemps dont la voix charmante, les costumes ravissants, les mimiques gamines, touchent à la perfection ; sa diction intelligente et nuancée ne laisse rien au hasard ; C’est un délice que de l’entendre dire et-chanter.

Boucot fut parfait d’humour raisonné dans tous Ses rôles ; il est un hilarant chasseur d’Afrique en 1830, un M. Chiappe affolé de stationnement et de gens unique, un très moderne directeur d’une scène où l’on répète une opérette américaine, un jour de générale, en bâclant un troisième acte avec la vedette Yvonne Printemps avant le lever du rideau. Pauline Carton, qui est une bien amusante fantaisiste et rappelle un peu la Catherine Fonteney d’autrefois, fut une irrésistible vieille demoiselle du téléphone et Georges Lemaire nous réjouit avec d’excellentes imitations d’acteurs connus dans une scène où lo théâtre dit son fait au cinéma. Alerme, Kerly. Bonaira, Vierge complètent une interprétation impeccable.

Tout dans cette revue vaut par la présentation, par le charme et par l’esprit qui habillent à merveille des mots connus ou des situations par ailleurs assez banales. Peut-être des esprits chagrins pourront-ils regretter le Sacha Guitry-auteur des débuts qui tend à s’effacer chaque jour davantage devant le comédien, mais, que voulez-vous ? nous voyons ici le théâtre par son envers de bien amusante façon et chacun sait que, dans les coulisses, mais dans les coulisses seulement, tout doit s’incliner devant l’injonction traditionnelle : Place au théâtre l

G. de Pawlowski, Le Journal, le 26 mars 1930