Voilà, si je ne m’abuse, la première incursion de M. Sacha Guitry dans le domaine .du music-hall. L’auteur écrivit évidemment la comédie bouffe en deux actes représentée hier soir au Marigny-Théâtre pour procurer au public entre- deux parties de spectacle consacrées à des numéros d’acrobates, de danseuses ou d’exhibitions désopilantes, un rire large et sans fatigue. M. Sacha Guitry atteignit facilement son but et je ne doute point que Pas complet, (c’est le titre du sketch), interprété par l’auteur-acteur et par la charmante Charlotte Lysès, n’attire la foule .des grands jours. J’avoue cependant que je regrette pour ma part l’esprit plus fin et la « manière » du Veilleur de Nuit et d’un Beau Mariage. Ceci dit, tâchons à raconter, comme il convient, les aventures de Pas complet.
Le marquis Paul Hochon du Pussié est un jeune viveur habitué dés bars ou l’on jabote, tripote. et se met en ribote. IL traite chez lui, un soir, ou plutôt un matin, car il est bel et bien-trois heures de la nuit, la bande joyeuses des amis fêtards, le duc de Levy, un lieutenant de cavalerie, le prince de Kalm, le baron de Block, etc., et les charmantes dégrafées Floche, Flochina et Flochinette, sans oublier la capiteuse Aspyrine, après qui soupire le maitre de céans. Le plus aimable abandon règne. De temps eh temps un couple disparaît dans l’alcôve. Le marquis presse la belle Aspyrine et lui déclare sa flamme de manière « modem style". "Si tu veux me montrer tes seins, s’écrie-t-il, je te montrerai les miens. » La joyeuse fille se déclare « peu curieuse » mais va cependant céder, lorsque le lieutenant Barbillon les interrompt pour prendre congé d’eux afin de regagner le quartier et ses dragons. Devant une rentrée aussi matinale qu’intempestive, le marquis du Pussié s’étonne et demande des éclaircissements car, atteint d’une maladie de coeur, il fut réformé et n’endossa jamais l’uniforme militaire.
Un beau tollé d’indignation accueille cette déclaration. Le lieutenant clame son mépris pour les tireurs au flanc, les invités piaillent et l’a séduisante Aspyrine s’enfuit en déclarant à Paul : « Je ne coucherai jamais pour mon plaisir avec un homme qui a été réformé, parce qu’à mon avis c’est un homme qui n’est pas complet. ». Et tous de quitter le pauvre marquis qui reste seul. un, deux, trois, avec son désespoir et la hantise énervante de ces mots : Pas complet !
Ce premier acte n’est nullement déplaisant, il fait rire, il est grouillant de vie. Or y trouve souvent, lors de la dispute du lieutenant et de Paul, entre autres, ce dialogue cocasse et paradoxal, ce parisianisme, et ce genre d’esprit bon enfant qui sont ; le propre de l’auteur du Veilleur de Nuit et de Jean III.
Ces qualités ne sont point celles qui se font jour au second acte, au cours duquel le jeune marquis, désespéré de n’avoir pas vécu de la vie des troupiers, prie son valet de chambre, Émile, ancien sergent, de l’initier aux mystères de la caserne. Émile définit la vie militaire par ces mots : exercice, corvées, grandes manœuvres et clou.
Enguirlandé comme il convient par le sergent-larbin, Paul s’écrie : « Et il n’est que sergent que serait-ce s’il était général ? » Sur ce, il fait l’exercice. Mais il ne peut guère manœuvrer tout seul. Pour « pivoter à ses côtés, il a recours à sa femme de ménage.
Mme Charlotte Lysès, qui incarne cette séduisante apparition, n’a pas craint une fois de plus à s’enlaidir jusqu’à l’horreur et l’on, comprend, lorsqu’elle raconte au domestique qu’elle fut violée à l’âge de quatre ans et que son « suborneur » fut condamné ; on comprend, dis-je, que son interlocuteur s’écrie à peu de chose près ceci : « Elle était déjà tellement moche à , quatre ans qu’un homme, pour l’avoir possédée, s’est vu traiter de dégoûtant ! ».
Donc, avec un tel « compagnon de chambrée, le marquis fait du maniement d’armes, coiffé d’un gibus, et revêtu d’un pyjama. La femme de ménage agite un balai frénétique. Le « bleu » se voit consigné à l’hypothétique caserne jusqu’à cinq heures et reçoit, l’ordre de réintégrer la chambre à l’appel, sinon gare la boîte ! Il se livre ensuite aux douceurs de l’épluchage des pommes de terre.
Enfin il orne son dos puissant d’un oreiller, en guise de sac. Le soldat femelle en fait autant et, commandés par Émile, qui caracole sur un manche à balai, et se pare d’un casque ahurissant et d’une étonnante cuirasse, ils font, à travers la chambre, du service en campagne, bref exécutent nombre de clowneries qui font rire à coup sûr mais ne sont cependant que farces et même grosses farces. La comédie finit par l’arrestation du néophyte-mititaire que des agents croient aliéné. Tel est le thème de Pas complet.
Les interprètes de cette comédie-bouffe ont à leur tête l’auteur, ainsi que Mme Charlotte Lysès. J’ai déjà dit quelle extraordinaire silhouette Mme Lysès prêta à l’ineffable femme de journée, qui est un peu la sœur de l’inoubliable bonne du Veilleur de Nuit.
L’accent bordelais s’est mué en accent belge, mais de l’une et de l’autre l’amusante comédienne fit une plaisante création. Au premier acte, nous avons le plaisir de contempler, au naturel, la jolie femme qu’est Mme Lysès sous les.traits de la ;belle Aspirine. M. Sacha Guitry, fit merveille dans ce fantoche de Paul Hochon, où il prodigua, la joie par son naturel et sa verve. M. Maurel est très drôle en sergent, fort en g...
Autour d’eux gravitent de jolies femmes et d’hilarants acteurs, Mmes Diane Lux, Lierville et de France ; MM. Mistio, Tommy, Albert et Morana. La comédie est entremêlée de chants et d’une musique des plus agréables dont M. Léo Rouget est l’heureux auteur. C’est égal Le Veilleur de Nuit était, une bien charmante et bien amusante pièce !
Pierre Le Vassor, Comédia, le 2 septembre 1912