Sacha Guitry m’émerveille.
A vrai dire, on n’est jamais étonné que par les gens qu’on ne comprend pas bien, dont le caractère vous reste inconnu, et c’est le sentiment que j’éprouve devant ce satirique, tour à tour féroce et badin, dont les pièces sont parmi les meilleures, à la fois les plus originales et les plus classiques du théâtre contemporain.
D’abord — quelle qualité rare ! - on ne sait jamais où l’auteur nous mène, c’est toujours l’imprévu. Comment se terminera la pièce ? Logiquement, sans effet ou par une cabriole, un événement soudain, un coup de tête ? Rien ne peut de faire prévoir.
Et puis ,il y a ses caractères. On a cru longtemps retrouver dans toutes les pièces de M. Sacha Guitry un même personnage égoïste, cynique, assez mufle, qui menait à sa guise un jeu de paradoxes et de rosseries. On avait tort. Ce personnage type,dont on a fait le « genre Sacha » existe moins dans son œuvre que dans celle de ses imitateurs. En réalité, les hommes du répertoire Sacha Guitry sont souvent très différents l’un de l’autre et sans leur interprète invariable, on n’aurait peut-être pas songé à les apparenter.
Eh bien ! dans les personnages que crée M. Sacha Guitry, il y a toujours quelque chose qui me déconcerte, qui me déroute.
Ils me plaisent tous, ces êtres curieux, ils m’étonnent, mais en même temps que j’admire, je me demande pourquoi d’auteur les a bâtis ainsi, par quel singulier caprice il les fait penser, agir d’une façon qui doit choquer. Est-ce involontaire ? Est-ce, au contraire, une audace voulue ? le pinçon qui fait sursauter ? Le mot du début revient sous ma plume : je ne comprends pas bien.
Je crois voir en M, Sacha Guitry un très grand peintre, qui serait également un caricaturiste incomparable ; il commence un portrait, vrai, fidèle, observé jusqu’à la cruauté, mais d’une facture classique ; puis, brusquement, lé caricaturiste l’emporte, il exagère un trait, force une tare et le portrait devient une charge. Ce n’est pas un reproche, remarquez bien : j’aime Ingres et j’aime Gavarni. Ce qui me surprend, c’est de les voir collaborer.
En écrivant le nom de M. Ingres, je vois devant moi, confondus, l’admirable portrait de M. Bertin et cet autre portrait vivant qu’a composé M. Lucien Guitry, dans le rôle d’Adolphe Bellanger, au premier acte de Mon père avait raison. Ce personnage de vieux grand bourgeois, égoïste, ronchon, autoritaire, un peu rabacheur, existe déjà dans le roman, je ne l’avais jamais vu au théâtre. Il est d’une observation remarquable ; pas un mot, pas une réplique qui ne nous éclaire sur le cœur .du personnage, et l’interprétation de M. Lucien Guitry l’a grandi encore, jusqu’à nous rappeler ce portrait de M. Bertin, en qui s’incarne une grande race qui s’éteint : la vieille bourgeoisie française.
Devant l’inquiétude irritée de son fils, qui sent sa jeune femme se détacher de lui, le vieillard s’attriste un instant. Parbleu, il a eu tort de laisser Charles se marier à vingt ans, une telle union était vouée au malheur. Seulement ,qu’y pouvait-il ? L’expérience qu’on acquiert ne profite jamais à personne, les conseils ne s’écoutent pas ; la vérité, comme son propre père le lui avait appris, c’est qu’on doit vivre pour soi seul, dépensant franchement son bonheur, sans s’embarrasser d’étroites contraintes morales : mon père avait raison.
La femme de Charles s’enfuit avec un amant, le jeune père reste seul avec son fils et à l’acte suivant, nous les retrouvons tous deux de vingt ans plus âgés, l’enfant élevé par son père seul, qui a voulu en : faire un homme. Effet de surprise : M. Lucien Guitry est devenu Charles Bellanger (le grand-père est mort) et M. Sacha Guitry est maintenant Maurice Bellanger. Nous avançons tout naturellement d’une génération. Alors, les tempes grises, son chagrin oublié, sa joie revenue avec un scepticisme souriant, Charles Bellanger ayant fini sa tâche d’éducateur, comprend à son tour que son père avait raison, qu’il faut être heureux, sans aucune contrainte, égoïstement heureux. Et pour que son fils, lui aussi, connaisse le bonheur, il lui fait épouser sa petite amie Loulou, ce qui n’es peut-être pas le bon moyen. J’aime cette fin d’acte par-dessus tout ; ma haine du pessimisme est satisfaite par ce beau cri de confiance dans l’avenir, cette joie de vivre.
Les hommes apprennent ainsi, au course des jours, le secret du bonheur qu’ils confieront vainement à leurs fils, pour que, ceux-ci, vieillis, se répètent trop tard mon père avait raison...
Mais Charles Bellanger a-t-il raison de marier son fils à cette jolie Loulou qui, sa première visite, offre à son futur beau-père une de ses petites amies, encore vierge, décidée à mal touneer .? Cela me déroute.
Et cette mère (la femme enfuie) qui, œ venant après vingt ans d’absence, tente d’attendrir son mari en lui jurant qu’elle a ; été fidèle à son amant. Elle me surprend aussi. Moins toutefois que son mari qui,., en la renvoyant, lui adresse cette gentillesse :
— Tu es encore très bien : tu trouveras à me tromper.
Je suis déconcerté, c’est vrai, un peur choqué parfois, mais toujours émerveillé, car ce qu’on ne saurait rapporter, ce sont ces pensées, ces boutades, ces traits dont chaque scène est pleine. Pas un instant où l’intérêt languisse, pas une réplique d’inutile : c’est du très beau théâtre.
S’il n’était pas encore démontré que M. Lucien Guitry est notre premier comédien, il l’aurait prouvé hier de façon éclatante, et il faut que M. Sacha Guitry ait un réel talent pour paraître encore excellent comédien à côté d’un tel artiste, à qui tout naturellement on le compare.
Mlle Yvonne Printemps a été d’un charme exquis dans le rôle de la petite amie ; M. Joffre a composé de façon très amusanté une silhouette de docteurs
Roland DORGELES, La Lanterne, le 10 octobre 1919