Je voudrais, bien arriver à définir ce qui fait le charme et la qualité d’une pièce comme Le Veilleur de Nuit de M. Sacha Guitry, et, tout compte fait, je crains bien que des impressions comme celles-là restent- difficilement communicables. Il y, a, dans l’œuvre de M. Sacha Guitry, un mélange, à , doses inégales, de gaminerie un peu volontairement entretenue, et d’expérience précoce de la vie. Il y a du comique, ou même du bouffon, avec une facilité soudaine à envisager les choses sous leur : aspect sérieux et presque émouvant.
Il y a par-dessus tout, et c’est peut-être au fond : ce qui le caractérise, je ne dirai pas du naturel, mais de la liberté. Personne n’est plus libre que M. Sacha Guitry. Il ne se contraint sur rien. Mais son audace est tranquille et ne comporte jamais ni provocation ni défi, il a de l’aplomb, mais il n’a pas de toupet. Il n’est jamais effrayé, jamais arrêté un seul instant par les sujets .qu’il aborde, par les types qu’il entrevoit, par les mots qui lui viennent spontanément à l’esprit. Il ne suppose pas un, instant, pendant qu’il travaille, que l’œuvre qu’il est en train d’écrire puisse choquer.
Il n’aperçoit même pas le moment où son audace commence à passer les limites habituelles. Il continue aussi tranquillement qu’il a commencé, et c’est grâce à cette, inconscience de la difficulté ou du danger que sa liberté n est jamais affectée ni cynique,. Rien de plus rare qu’un tel don, je ne dirai-pas seulement chez un écrivain de théâtre, mais chez un artiste, à quelque catégorie d’art qu’il appartienne, et je crois bien que le, charme original, de M. Sacha Guitry vient, de là.
Il faut bien admettre que ce charme est sensible au oublie, puisque Le Veilleur de Nuit a été accueilli par un gros, par un très gros succès. A vrai dire, c’est probablement, c’est certainement la meilleure pièce que M., Sacha, Guitry ait encore donnée. Je n’essaierai pas de la raconter dans suite, parce que les, procédés et la fantaisie de M. Sacha Guitry se prêtent par trop mal aux modes habituels d’analyse. Je me bornerai à indiquer. le plus légèrement possible, les types et le thème. Il y a, dans Le Veilleur de Nuit, trois personnages : une jeune femme, un vieux monsieur, un jeune peintre. La jeune femme est entretenue par le vieux monsieur, mais le vieux monsieur laisse la liberté de ses nuits à la jeune femme ce dont elle profite non pour le tromper, mais pour faire la fête avec une bande de filles et de gigolos.
C’est à l’issue d’une de ses fêtes qu’elle fait la connaissance du jeune, peintre qu’elle avait ’chargé de quelques travaux de décoration dans son hôtel. Il est huit heures du matin ; le peintre vient se mettre au travail à l’heure où la maîtresse de., la maison se disposait à se mettre, au lit et c’est une plaisante rencontre que celle de ce garçon tout frais, et de cette femme très fatiguée. Le jeune. peintre devient l’amant de la jeune femme, mais le vieux monsieur, grâce aussi à sa perspicacité naturelle et à sa sollicitude, sans égoïsme, devine peu à peu la vérité. Et il s’agit de, savoir quelle combinaison stable pourra s’établir entre ces trois êtres, la femme étant amoureuse, le peintre étant très brave. Le garçon est plutôt ombrageux qu’autre chose, le vieux ; monsieur étant très intelligent et très bon. C’est la solution du vieux monsieur, qui prévaudra finalement, non sans résistance le jeune peintre consentira à rester l’amant de la jeune femme ; il la préservera de la noce bête et des caprices avilissants. Il sera, comme disait le titre, le veilleur de nuit ».
Aussi sommairement racontée, la pièce de M. Sacha Guitry semble empruntée au répertoire de l’ancien Théâtre-Libre. On imagine la scène du vieil entreteneur exposant à l’amant de cœur, ainsi qu à leur maîtresse commune, les profits divers du partage, et que le bonheur d’une femme ne peut-être durablement assuré que par les efforts complémentaires d’un jeune homme alerte et d’un vieillard indulgent. Cela eût été amer, un peu triste, et à la fois provocant et pesant. M. Sacha Guitry est allé aussi loin que les novateurs réalistes de 1890 ; il est allé aussi loin qu’il était possible d’aller, car c’est un homme qui suit son sujet jusqu’où il plaît à son sujet de l’entraîner. Mais tout cela reste simple, tranquille, facile. Le passage du tort plaisant au ton sérieux ou même au ton grave est réalisé sans nul effort apparent, ou caché.
Le personnage du vieux monsieur, qui était le plus périlleux et qui est le plus original, est obtenu avec une aisance extraordinaire. Ce philosophe égoïste et perspicace ne choque pas, parce qu’il ne cherche pas à étonner ; parfois même il serait tout près d’émouvoir, et c’est assurément un progrès dans la manière de M. Sacha Guitry que d’avoir su poser si justement un tel personnage. Au reste Le Veilleur de Nuit est, dans l’ensemble, une œuvre plus solidement agencée que les œuvres précédentes de M. Sacha Guitry ; on y sent plus d’ordre et de maturité, moins de laisser-aller et de hâte. C’est une œuvre qui marquera sans doute une date dans la carrière de ce jeune comblé de dons surprenants et à qui il ne manquait peut-être que de garder entre ses dons un juste équilibre.
C’est une œuvre pleine de suc et de nouveauté, et elle ne peut que fortifier la confiance de ceux qui, dès les premiers essais de M. Sacha Guitry se réjouissaient de voir porter au théâtre un ton et une manière nouvelle.
Léon Blum, Comédia, le 3 février 1911