Lorsqu’on voit jouer une pièce die, Sacha Guitry, on se demande qui pourrait mieux l’interpréter que Sacha Guitry lui-même ? Il a la jeunesse, la rondeur, la bonhomie.’ joyeuse et ironique de ses personnages. Il a toujours l’air de raconter une histoiire, de dire : « vous voyez, c’est ainsi que cela se passe. » et il s’amuse de notre amusement, et cet auteur, qui est l’un des plus spirituels de notre époque, devient tout doucement, sans effort, un très grand comédien.
Mais oui, Sacha Guitry est un grand comédien à cause précisément de la grâce presque ingénue, de l’aisance, si franche qu’il apporte dans son jau comme dans ses œu.vres, Sa gaieté n’est jamais factice, son comique n’est que de la bonne humeur. Connaissez-vous beaucoup d’acteurs qui aient die la vraie bonne humeur à la scène ?
Et quelle admirable partenaire il possède en avec Charlotte Lysès ! Cette fine artiste qui sut réaliser les plus surprenantes compositions, n’a jamais dû rechercher un effet dans l’étude de ses rôles. Elle donne la plus parfaite illusion : de la vile : par sa sobriété, une-sorte de flegme désabusé et des-élans soudains, des impulsions qui la font s’émouvoir jusqu’aux larmes, une seconde, en la, secouant d’un rire bref qui s’interrompt net, tandis que notre trouble ou notre joie se prolongent : J’ai conscience que je déliais assez mal ce talent-souple, et subtil. C’est peut-être parce qu’il donne l’impression de la simplicité qu’il est si difficile àdépeindre.
Jamais, en tous cas. Mme Charlotte Lysès ne m’a paru passer avec moins d’effort de l’insouciance juvénile à l’inquiétude, dti pliis candide optimisme á la plus touchante mélancolie. La scène diu troisième acte été jouée supérieurement par Sacha Guitry et Charlotte Lysès, et le public était bien près des larmes en écoutant les interprètes, lorsque l’auteur fantasque et railleur, le ramonait despotiquememt aiu rire.
Mlle Jane Renoulardt a été délicieuse. On ne mieux figurer « le » personnage tentateur d’Huguette, petite âme curieuse et irresponsable qui se frôle au danger, sans deviner ou sans prévoir les conséquences, pour rien, par jeu, pour le plaisir. Cette charmante comédienne qui s’était fait remarquer dans le rôle de Jeanine de L’Enchantement, ce qui n’était pas facile après la création prestigieuse de Mme Marthe Régnier a fait hier soir, de quelques répliques, une saisissante étude ; Elle a su la légèreté irréfléchie, la curiosité perverse ou calculée d’une petite désœuvrée transplantée hors de son miUefn habituel. Aucune coquetterie intempestive. Par des. indications, des gestes, uin regard, un sourire, une intonation caressante, effilé a extériorisé le caractère falot, toute la séduction redoutable de l’inconsciente Huguette.
M. Noblet est un. ’étourdissant fantaisiste. Il a paré le personnage de Merssel de sa verve réjouissante. Mais il n’a pas. dépassé le ton de la comédie et c’est avec mesure qu’il a effleuré la farce. En outrant le comique. d’un type de vieux boulevardier maniaque et noceur, il eût rendu, invraisembliables ou intempestives la sagesse et la philosophie expérimentée dont Mérissel fait preuve au dénouement. Si sa prudence fut extrême, son succès n’en’fut.que plus complet.
M. Pierre-de Guingand’ représentait un tout jeune homme, presque un enfant, et c’est surtout à paraîtra gosse qu’il s’est attaché. Il y est parvenu. Sa compréhension du rôle est très remarquable. Il a. des bonds, des enthousiasmes, des crâneries, des terreurs et dies bouderies qui sont bien d’un adolescent naïf, sincère et un peu fat. Peut-être bombe-t-il un peu trop le torse à chaque geste, ce qui n’est pas d’une distinction absolue. Marcel, gamin volontaire et audacieux ne laisse (pas d’être bien élevé. Toutefois, il a joué sa scène ave Françoise d’une manière coût à fait supérieure, et ceicte création lui sera comptée dans sa carrière.
MM. Baron, fils et A. Gildès sont désopilants dans les exactes silhouettes du médecin radoteur et du maire campagnard. Mme Susane Bérysse est une soubrette qui se coiffe à merveille. Ho figure le boy Hoan avec un naturel que l’on ne saurait surpasser, et pour cause. Et il n’est pas jusqu’à WLblie et Dickens qui n’aient joué leurs petits rôles de chat et dd chien avec une intelligence très vive et une louable discipline.
Georges Casella, Comœdia, le 15 janvier 1914