M. Sacha Guitry descend évidemment de Protée il sait avec une habileté égale revêtir cent aspects. divers. Nous le connaissions et nous l’avons fêté avant la guerre comme auteur dramatique, comme comédien, personne n’interprète mieux des pièces de M. Sacha Guitry que Sacha Guitry lui-même, Hier, au moment où les trois coups traditionnels annonçaient le premier acte de La Jalousie, le charmant auteur-acteur s’est glissé à travers les pans du rideau et nous a révélé un Sacha Guitry conférencier. Dans une causerie très jolie, très fleurie, il a expliqué combien il était heureux de retrouver son public parisien qu’il avait manqué ne pas revoir à cause d’une grave maladie et il a avec un réel bonheur d’expression montré que le comédien avait besoin du spectateur.
C’était là la raison pour laquelle lui Sacha Guitry réapparaissait sur les planches car il s’agissait d’une bonne œuvre, celle qui consiste à procurer du travail à ces comédiens que les Parisiens aiment tant. Et voilà pourquoi les recettes de La Jalousie que le théâtre des Bouffes-Parisiens allait jouer seraient consacrées à faire vivre tout un personnel d’artistes et de petits employés qui sont dignes de tout intérêt. M. Sacha Guitry a aussi dit. et c’était un point important de sa causerie qu’au moment où le vent était aux pièces tricolores, il n’avait prétendu que nous offrir une pièce amusante.
Le conférencier a été très applaudi, et il le méritait, car il avait parlé avec coeur et avec esprit. Occupons-nous de la pièce maintenant. Vous connaissez le genre de M. Sacha Guitry il,a introduit l’humour sur la scène, cet humour qui a eu tant de succès dans le roman, dans le conte, cette forme moderne du riro qui nous vient d’Angleterre. Deux êtres s’aiment le mari néanmoins a trompé sa femme, et, chose bizarre, il est horriblement jaloux d’elle, il lui fait des scènes continuelles, à tel point qu’il la précipite dans les bras d’un homme auquel elle n’avait jamais songé un seul instant. Mais le fait d’avoir trompé donne à-la jeune femme pour nier son action un tel accent de sincérité que le marie la soupçonne plus. Et le ménage sera désormais heureux, d’autant plus que le mari a obtenu le ruban rouge qu’il ambitionnait au point d’en avoir peut-être eu le caractère troublé et inquiet.
Et voilà le sujet. Vous voyez qu’il tiendrait dans le creux de la main. Mais les variations l’enjolivent a souhait et M. Sacha Guitry a une fois de plus le pari qu’il nous avait proposé. J’entendais cependant faire quelques objections autour de moi. On disait « Que Blondel tromne la charmante Marthe que la délicieuse Marthe, grâce aux soupçons de son Blondel de mari, s’en laisse conter par le romancier journaliste Lézignan et que cette aventure terminée, Blondel redevienne confiant, voilà un genre de théâtre que nous avions totalement oublié en ces temps d’héroïsme nationale. Etait-il bien opportun de l’évoquer ?
M. SachaGuitry s’est bien un peu douté de ces réserves puisqu’il avait pris soin de nous prévenir dans sa conférence.que nous ne verrons pas promenes le drapeau tricolore dans sa pièce. Evidemment il n’avait rien à voir. Mais cette critique sérieuse une fois admise, que de grâce spirituelle dans ce proverbe paradoxal qui-s’appelle La Jalousie. Que de maîtrise dans l’exécution des détails C’est là qu’est tout entier l’art de M. Sacha Guitryet au lieu de faire le compte rendu de sa pièce, il aurait mieux valu découper et citer de jolis coins de dialogue, des répliques cocasses où la farce d’atelier saupoudre souvent la plus ingénieuse psychologie qu’on puisse imaginer. L’interprétation de La Jalousie est tout à fait remarquable. Il faut citer en tête et sur la mème ligne M. Sacha Guitry et sa femme Mme Charlotte Lysès ils sont l’un et l’autre le naturel même dans la fantaisie la plus charmante leur jeu est comme une passe d’escrime dont tous les coups de fleuret portent, se répondent,se font valoir l’un l’autre ; M. Sacha Guitry traduit à souhait les soupçons du mari, MmeLysès est exquise dans la façon dont elle extériorise les légitimes énervements de la femme injustement soupçonnée.
Parmi les rôles en silhouette, M. Gasfon Dubosc dessine avec une légèreté ’qui est d’un art véritable le personnage de Lézignan, le romancier que l’occasion fait devenir larron d’amour ; M. Maurel réalise avec une sûreté remarquable les traits d’un policier qui a espionné le mari au lieu d’espionner la femme ; Mme Simon Jalabert fait passer à force d’adresse le rôle de la mère qui conseille le mensonge à sa fille ; Mlle Exiane est fort plaisante sous la physionomie d’une jeune dactylagraphe qui pleure aux aventures des héros du roman qu’on est en train de lui dicter et je n’aurai garde d’oublier M. Phinippon qui joue.un valet de chambre.
Le Gaulois, le 7 avril 1915