Fiche technique

Distribution
carré

Jean de La Fontaine : Sacha Guitry
Madame de La Fontaine : Charlotte Lysès
Mademoiselle Certain : Yvonne Printemps
Madame de La Sablière : Simonne Frévalles
Ninon de Lenclos : Nelly Cormen
Anaïs : Madeleine Barjac
Martine : Mag Delaral
Monsieur Jannart : Gildès
Le capitaine Poignan : Marcel de Garcin
Un valet de pied : Georges Barral

Critique

Le Siècle, le 19 décembre 1916
carré

Avec M. Sacha Guitry, il faut toujours s’attendre à de l’inattendu. Puisqu’il intitulait sa nouvelle pièce Jean de La Fontaine, j’étais bien convaincu qu’il n’y serait pas plus question du fabuliste que de la prise de Berg-op-Zoom dans celle .qui porte ce titre. Et c’est parfaitement l’auteur des Fables qui est le héros de cette comédie. Cela n’est certes pas pour en diminuer l’intérêt ;M. Sacha Guitry a pris quelques libertés avec l’histoire. Il ne semble pas très sur de sa chronologie. Par exemple, le programme officiel nous annonce que le premier acte se passe en 1665, à Château-Thierry : nous y assistons à la rupture de La Fontaine avec sa femme. Mais cette séparation est eu réalité de 1659. La Fontaine avait alors trente-huit ans étant né en 1621.

Au second acte de la pièce, il dit lui-même qu’il a quarante-quatre ans, mais le programme situe ce second acte dix ans après le premier, etc... Peu importe, d’ailleurs ! Nous accorderons volontiers à l’auteur quelque licence touchant les dates et les événements, d’autant plus que divers points de la vie de La Fontaine ne sont pas encore bien éclairés. L’essentiel est de ne point trop fausser les caractères, étant donné que ce poète n’est pas d’une époque très reculée et que son œuvre, son esprit, nous sont.assez connus. Donc, au premier acte, La Fontaine découvre que sa femme le trompe avec le beau, militaire Poignant ; il se bat avec celui-ci, en exigeant de lui le secret (qui a été apparemment fort mal gardé, car l’anecdote est partout) ; après quoi, il quitte la maison et part pour Paris. Tout cela est, en somme, historique.

Mais M. Sacha Guitry fait de La Fontaine un mari élégiaque, discrètement, mais profondément affecté de son infortune. Les contemporains témoignent au contraire qu’il ne fit qu’en rire, et que son duel avec Poignant fut une vraie comédie. Il est constant, du reste, que le bonhomme avait été lui-même un modèle accompli d’infidélité conjugale. On discute encore pour savoir lequel des deux époux avait commencé, et si Marie Héricart n’aimait pas déjà Poignant lorsqu’à peine âgée de quinze ans, elle se laissa marier avec La Fontaine. L’un de ses derniers biographes, M. Louis Roche, déclare cette thèse inadmissible, niais jio la réfute pas d’une façon bien to pique,...... Quoi qu’il en soit, M. Sacha Guitry a’ certainement diffamé madame, ou, comme on disait alors, mademoiselle de La Fontaine (le titre de madame étant réservé comme le lady en Angleterre, aux épouses des gens de qualité).

M. Sacha-Guitry nous la prétente comme une ignorante, une ennemie de l’intelligence, qui reproche à son mari, comme un crime, le goût de l’étude et de la poésie, La scène est traitée avec la plus spirituelle ironie. Mais, en fait, Mlle de La Fontaine était fort lettrée, voire un peu bas-bleu, au point de fonder une académie à Château-Thierry, ce qui dénote un zèle intrépide. M. Sacha Guitry lui a prêté gratuitement les vues des filles de Racine, qui, au dire de leur frère Louis, trouvaient La Fontaine affreusement ennuyeux parce qu’il voulait toujours parler de Platon ou d’autres sujets analogues. Nous voici à Paris. Idylle passagère et superficielle de La Fontaine avec Mlle Certain qui a quinze ans et chante des airs de Lulli d’une voix fraîche. La Fontaine a-t-il réellement aimé Mlle Certain ? C’est très possible.

Mais M. Sacha Guitry veut qu’elle se fasse enlever par Lulli pour entrer au théâtre, et que cette rivalité soit cause de la brouille fameuse entre le Champenois et le Florentin. On sait que cette, brouille fut déterminée par un projet de collaboration qui avorta. On sait également que si Lulli fut bien l’amant de Mlle Certain, celle-ci ne devint pas une étoile de théâtre, mais simplement une « charmante claveciniste », au dire de M. Louis Laiov. Tous ces détails ont peu d’importance. Ce qui en a davantage, c’est qu’à propos de la fameuse fable : Dans un, chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé, Six forts chevaux tiraient un coche... M. Sacha Giuitry fasse dire à La Fontaine d’un ton dégagé : " Il n’y avait que deux chevaux, mais j’en mets six pour que cela fasse mieux... "

Car La Fontaine est un des poètes les plus soumis à la nature. Et un « coché » n’était pas une voiture que deux chevaux puissent traîner, mais une lourde diligence : Femmes, moines, vieillards, tout était descendu... Enfin, l’on pourrait dire : « Déjà ! comme pour Molière dans le Chilpérie d’Hervé. Car le Coche et la Mouche n’a paru que dans le second recueil, qui est de 1678, et à quarante-quatre ans, La Fontaine n’avait même pas encore publié le premier, qui est de 1688. Un retour offensif de sa femme est délibérément repoussé. Il accepte d’aller loger chez Mme de La Sablière. (En réalité, cette installation n’est que de 1672 ou 1673, La Fontaine étant âgé de cinquante et un ou cinquante-deux ans.) Au dernier acte, une scène bizarre avec Ninon de Lenclos. On connaît une lettre de Ninon à Saint-Evremond, un peu malveillante pour La Fontaine. Mais cette lettre est d’une date bien postérieure.

M. Sacha Guitry nous montre le poète accablant Ninon d’impertinences qui sont de parfaites goujateries. Je ne crois pas que le.bonhomme fût si méchant, ni si grossier. Enfin, il consent à revoir sa femme, et même à l’aimer de nouveau, mais à condition que ce soit, comme dirait" le philosophe Guyau,.sans obligation, ni sanction : bref, il ne veut plus d’elle comme épouse, mais il seraait de l’a voir comme maîtresse. C’est, ingénieux, mais peut-être bien moderne. Et tout porte à. croire qu’après leur séparation, La Fontaino eut assez souvent l’occasion de revoir sa femme, elle ne lui inspira plus que de l’indifférence. Malgré tout, dans l’ensemble, la figure du fabuliste n’est pas trop déformée, et la pièce est tout à fait agréable.

On regrettera pourtant que l’auteur ne se soit pas davantage astreint à employer la langue du dix-septième siècle et à exclure des mots, tels que « mentalité », qui eussent beaucoup surpris La Fontaine et ses illustres amis, Molière, Racine et Boileau. Au fond, La Fontaine n’est qu’un prétexte. Ce qu’a voulu faire M. Sacha Guitry, c’est un portrait d’homme de lettres aimable, aimé, volage et jaloux de. sa liberté qu’il jugé nécessaire non seulement à ses plaisirs, mais à son œuvre. Le type est vrai, et très joliment rendu. M. Sacha Guitry joue lui-même son La Fontaine avec, beaucoup de verve et même avec quelque vraisemblance, mais en le modernisant un peu. Mme Charlotte Lysès, Mlle Yvonne Printemps, Mlle PrévuIles, Mlle Nelly Coirmon entourent confortablement ce trop fortuné coq. Les décors et les costumes sont délicieux

Paul Souday, Le Siècle, le 19 décembre 1916