On sait que M. Sacha Guitry a voué un culte fervent à quelques grands hommes ou, du moins, à des hommes qui jouirent de la faveur de leurs contemporains.
M. Sacha Guitry aime les gens connus, célèbres, ceux qui réussissent franchement, sans nulle équivoque possible dans la vie, au point que, lorsque l’un d’eux, au théâtre, se nomme, tous les assistants se lèvent, éblouis, et s’inclinent ! Tels sont les personnages chers à l’auteur de Pasteur, et qu’il ne lui déplaît pas d’interpréter lui-même familièrement. Hier, M. Sacha Guitry, sous les espèces de Béranger, a donc reçu, en scène, les hommages empressés de quelques-uns des artistes de sa troupe ; il a régné publiquement sur le cœur de Lisette (interprétée par Mme Yvonne Printemps) ; que dis-je ? il a dit, et non sans rudesse, son fait à son propre père qui, cette fois-ci, « avait tort », puisqu’il figurait un ministre cynique, servile, intéressé et dont l’âme n’égale point celle d’un « poète ».
Bonne soirée donc, douce et glorieuse soirée pour M. Sacha Guitry, mais, pour nous, soirée un peu languissante !
Nous avons entendu sur la scène de la Porte-Saint-Martin tout ce que nous avions lu dans des manuels touchant le chantre de Lisette. Un prologue longuet et d’une surprenante vacuité nous montre de bons paysans qui, pour empêcher un enfant de crier ou, comme l’on dit vulgairement, de chanter, approchent de ses lèvres un petit morceau de pain trempé dans du vin. Alors l’enfant se tait provisoirement, mais il rechantera (et comment !) plus tard, puisque cet enfant n’est autre que Béranger lui-même.
"Nous le retrouvons, vingt ou trente ans après. dans un cabaret champêtre, un beau dimanche de mai. Ce n’est pas une journée perdue pour lui ! En un quart d’heure, il lutine une servante (Lisette, bien sûr !), réconcilie deux amoureux, gagne l’amitié de Désaugiers et une place au célèbre Caveau et Il rive son clou » au ministre Talleyrand qui prétendait « utiliser » la muse du poète au profit, de ses propres ambitions politiques. Puis quinze années s’écoulent et voici Béranger mûri, célèbre, populaire même, mais taquiné par les pouvoirs publics et menacé glorieusement de la prison. Cette fois, il évolue dans son intérieur et y reçoit trois visites : celle d’une vieille voisine qui vient se plaindre de ses malheurs demande au grand chansonnier de l’aider à retrouver un fils mis jadis aux enfants trouvés ; celle d’une seconde Lisette devenue un brin courtisane, et que Béranger gourmande gentiment à cause d’un manteau, indice d’une mauvaise conduite ; celle du ministre Talleyrand, encore plus vieux, encore plus cyniquement soumis à ses ambitions politiques et qui, ne pouvant acheter le. chansonnier, échange avec lui quelques idées générales sur le pays, le gouvernement, la liberté, la révolution, l’immortalité de l’AIlle, et sort en l’assurant de son admiration.
Enfin, vingt ans plus tard (les années vont vite au théâtre), nous revoyons une dernière fois Béranger. Il vient faire un petit tour au cabaret champêtre du premier acte (et de sa jeunesse), y « lève » une nouvelle Lisette mineure qui le déçoit et lui préfère un coquebin, y détourne trois jeunes conspirateurs de conspirer (mieux vaut chanter librement), y entend comme le glas de sa gloire presque fanée, pas tout à fait cependant, car si l’on ignore le nom du chantre de Lisette et si on le croit mort, on fredonne, néanmoins, ses chansons un peu partout, surtout celles qui célèbrent l’amour, le vin et la jeunesse, « preuve que le bon père avait raison » de ne point se soucier de politique.
Voilà l’histoire du plus ingénu de nos poètes contée par le ’plus malicieux de nos auteurs. Grâce à lui nous écoutons une série de petites scènes que nul lien ne relie, qui sont« filées » avec une maestria, et une grâce piquantes, certes, mais non sans une artificieuse malice dramatique et qu’il ne faut pas prendre plus au sérieux que tel dialogue historique (?) de Dumas père ou de Sardou ; vous savez, lorsque de grands, de très grands personnages, des rois, des Empereurs, des cardinaux, des ministres condescendent à causer avec le menu fretin,, à faire de la politique « à la bonne franquette », à poser en robe de chambre devant des spectateurs d’être admis à telle intimité...Même il me semble que les héros de Dumas et de Sardou babillent mieux que ceux de M. Sacha Guitry. J’entends avec moins de prétentions psychologiques ou littéraires. Et la conversation de Béranger avec Talleyrandrand au second acte n’égale pas celle d’un d’Artagnan avec Mazarin, de Mme Sans-Gêne et de l’empereur, encore que celle-là vise cependant " haut » et dure plus longtemps que celles-ci.
Ai-je besoin de dire que le public, l’innombrable public des Guitry a néanmoins fêté avec son enthousiasme coutumier entraîné et joyeusement, aveugle, les menues grâces du fils, l’admirable et subtil talent du père, les jolies minauderies et la voix harmonieuse de la femme et bru Mlle Printemps, et qu’il a accueilli chaque réplique comme un trait,,chaque épisode léger comme une scène significative et l’aimable et hasardeux divertissement « imagier » comme une oeuvre construite équilibrée et pensée. Il en restait même pour les comparses, si dévoués serviteurs de la famille : Mmes Grumbach. Montbazon, MM. Fernal, Angely et Hiéronimbus qui furent, eux aussi, fort applaudis.
Edmond Sée, L’Œuvre, 24 janvier 1920