Fiche technique

Distribution
carré

Georges Noblet : Philippe, 38 ans
Louis Launay : Julien, 22 ans
Liceney : Dolly, 25 ans
Fleury : Amélie

Critique

Le Figaro, le 5 mars 1907
carré

M. René Comtce-Offenbach, non content d’offrir chaque jour, au public mondai qui emplit la coquette Bodinière dirige, le régal de piquantes revues et nouvelles, d’auditions de chansonniers, la mode, de représentations de menues comédies délicieusement interprétées bref de tout ce qui peut le mieux agrémenter les heures de l’assidue assistance, la plus élégante qui soit, non content de tant d’agréables spectacle dont se délecte la gentry, prend la très louable et vraiment précieuse initiative d’inciter des auteurs à se mettre en frais d’invention et d’esprit pour son joli petit théâtre. Et c’est à lui que nous devons le délicat plaisir de la pimpante comédie, l’escalier de service, que Paris applaudira bientôt, et qui fut spécialement écrite pour le Théâtre des Beau-Arts de Monte-Carlo.

Une gentille demi-mondaine, Dolly, si gentiment sentimentale qu’elle est plutôt de petite bohème que de demi-monde, est poursuivie par un client sérieux, M. Philippe, ce qui enjalouse fort son petit ami, M. Julien, un fils gêné de famille riche, qui, très épris d’elle, mais n’ayant du Pactole qu un souvenir de pensum classique, en est réduit, à son grand dam, à filer par l’escalier de service lorsque se présente un solliciteur d’amour plus fortuné. Bien que la bonne fortune, la meilleure, lui reste sans partage, il n’en souffre pas moins de partager ce que ’l’on pourrait nommer congrûment le petit à-côté de l’amour. Mais Dolly a des notes en retard : il faut bien qu’elles soient payées, et les meilleurs baisers sont piètre monnaie pour les créanciers. Julien souffre de sa pauvreté temporaire, de-sa jalousie, peut-être plusieurs fois quotidienne ; il maugrée et fait des scènes.

Mais vienne le danger, c’est à dire le salut pour Dolly, le Monsieur d’Or, alors l’escalier de service est l’échappatoire naturelle où s’esquive sa silhouette inopportune, et où, néanmoins, fermentent tous les remords de l’escalier. Or pour Dolly la fortune se présente inopinément sous les traits d’un bon vivant, Philippe, terrible ment amoureux, ce qui lui vaut un accueil aimable, et diantrement spirituel en ses travaux d’attaque, ce qui lui gagne la sympathie involontaire de Dolly, trop joliment amoureuse de l’amour pour ne pas recevoir, le plus poliment du monde, et du demi-monde, l’hommage d’un aveu sincère, que le flot d’or rend irrésistible. Tant pis pour Julien, et tant mieux pour Philippe.!

Au second acte, changement à vue, dans le même décor, chez Dolly. Je veux.dire renversement de situation : Philippe, avec une aimable mélancolie, vient avouer à la jeune femme qu’il ne fut jamais le richard qu’elle a cru : il avait," un jour, touché soixante-quinze mille francs ; tombés du ciel ; il était fou d’elle, ; il ’ les’ a mangés avec elle. Il lui reste ’ mille francs. Il vient, très galamment,-lui faire ses adieux et lui présenter ses excuses. Elle est émue, très sincère ment, à cette déclaration loyale.. Elle ne veut pas que celui qui lui a prodigué des distractions si agréables.et si amusantes soit, pour suspension de payement, privé de tout ce qui enjolivait leurs heures.

Or, comme par un audacieux emprunt le petit ami de Richard, Julien, revient nanti de la forte somme, c’est Philippe qui, désormais, filera par l’escalier de service : et c’est Julien devant qui l’on filera le parfait amour. Cette aimable action, scabreuse un peu, est joliment traitée, sans, qu’un seul mot paraisse trop hardi. Et c’est cela, a juste mesure, très justement mesurée par un.tout. jeune auteur, déjà fort expert, qui a fait le succès de cette pièce charmante, dont la situation essentielle est sauvée par un -tact délicat, tellement qu’e-eeja paraît tout simple, tout naturel.

Le dialogue est pétillant d’étincelles du plus, brillant esprit. Les personnages disent, le plus joliment, et toujours à point, ce qu’ils ont à dire. C’est, une exquise comédie, d’une ingéniosité et d’une verve charmantes, très applaudie à Monte Carlo, et qui sera applaudie, partout. M. Sacha Guitry y affirme de nouveau, victorieusement, son personnel talent d’auteur comique, d’observateur aigu et d’écrivain brillant qui joue avec la difficulté pour la vaincre.

L’interprétation, fut ce qu’elle, sera à Paris sans doute, si ce sont les mêmes acteurs absolument parfaite, avec mieux que la perfection, avec le brio, la désinvolture que, seul, M. Noblet sait donner à ses moindres rôles ; à plus forte raison fut-il excellent, délicieux, dans le personnage de Philippe, où ses exquises qualités de naturel, de finesse comique, de jolie fantaisie se dépensent sans compter’. Son succès personnel fut très grand. Mlle Liceney, qui jouait le rôle de Dolly, y fut d’une coquetterie ravissante, d’une presque ingénuité vraiment adorable d une verve mordante, d’un gentil sentiment amoureux, traduisant à merveille l’inconscience fatale et le joli dévouement de l’originale petite héroïne, plus vraie que paradoxale, qu’elle devait interpréter...

Dans le rôle du petit ami Julien, un jeune comédien, M. Launay, fut de tenue parfaite, chaleureux à souhait, discrètement comique. Et, dans un rôle épisodique de soubrette avisée, Mlle Fleury se montra comédienne experte, légère et malicieuse. Une aussi jolie œuvre, aussi remarquablement jouée, a fait les délices du public du Palais des Beaux-Arts. Et c’est une nouvelle, et fort heureuse, tentative de décentralisation, qui aura des suites.

J. Darthenay, Le Figaro, le 5 mars 1907