Chez les Zoaques, est une comédie,légère, très légère même qui côtoie le vaudeville sans y tomber, mais dont l’ironique gaîté n’est pas exempte d’une pointe d’amertume. Cette étude spirituellement immorale des mœurs du jour a obtenu un succès des plus vifs et l’ouvrage de M. Sacha Guitry resterait au répertoire de l’ancien Théâtre Libre que je n’en serais pas du tout surpris.
Sous l’apparence d’un amusant badinage, Chez les Zoaques cache beaucoup d’observation, une expérience de la vie, on peut dire une désillusion assez rares chez un auteur dramatique aussi jeune que l’est M. Sacha Guitry.
C’est, en outre, une pièce fort habilement faite et qui décèle une connaissance profonde des nécessités de la scène. Et d’abord, qu’est-ce que les Zoaques ? Au dire de l’explorateur Pierre d’Altour, les Zoaques sont les chimériques habitants de l’île des Roses, une île dont aucun géographe n’a jamais parié, et pour cause. Les insulaires ont pris l’habitude de n’attacher aucune importance aux rapports entre les deux sexes, non plus qu’aux petites trahisons qui en sont la conséquence à peu près inévitable. Ils aiment les femmes, les respectent, les honorent, mais ne les prennent pas au sérieux. Celles-ci choisissent les mâles qui leur plaisent, leur accordent très facile ment toutes leurs faveurs et les plantent là pour voler à de nouvelles amours, sans, que les abandonnés en prennent le moindre ombrage, et surtout sans qu’ils aient l’idée de se venger.
Vous entendez bien que si Pierre d’Altour débite ce conte bleu à M. Henri Cordelier, bon bourgeois. quasi quinquagénaire, c’est qu’il a ses raisons. En effet, Mme Çordelier a eu des bontés pour l’explorateur ; elle s’est, même fait pincer avec lui dans un "hôtel’ meublé par son ‘ mari qui, de son coté, venait y prendre, ses amoureux ébats avec Mlle Kiki, une chanteuse de café-concert qui est la maîtresse de son ami Charles Robaud. Les choses pourraient tourner au tragique mais Cordeïer a fort bien compris la leçon discrètement donnée par l’explorateur et qui est, d’ailleurs, conforme à son propre tempérament. Il feint d’ignorer ce dont il n’est que trop sûr, il refuse même les aveux de sa jeune femme repentante et conseille à d’Altour de poursuivre ses voyages ; quant à lui, il continuera ses frasques avec Mlle Kiki.
On a beaucoup applaudi cet amusant badinage ; j’ai même remarqué que la partie féminine de l’auditoire semblait particulièrement goûter la morale facile de MM. les Zoaques. Serait-ce bien là l’idéal suprême des Parisiennes du vingtième siècle ?...
Très spirituelle, certes, d’un esprit plus abondant que délicat, la pièce de M. Sacha Guitry a été jouée à ravir par Mlle Lysès, une Lucienne ingénument perverse ; Mlle Goldstein, une Kiki fort aguichante, MM. André Dubosc, Bouthors et Maurice Valentin. Le succès, je répète, a été complet.
A. Foureau, L’Intransigeant, le 7 novembre 1906