Sous le titre déluré de Cette pucelle d’Adèle, M. Sacha Guitry offre aux spectateurs de, la Gaîté-Rochechouart, une transposition du « cas Jeanne d’Arc irrévérencieuse, assurément, mais pas plus inauthentique que les laborieuses transformations infligées par M. Anatole France à la mystique pucelle et, j’ose le dire, infiniment plus réjouissante que les fantaisies historiques du prolixe académicien.
On peut ne pas chérir d’une égale tendresse toutes tes manifestations littéraires de M. Sacha Guitry : personnellement, je crois ne pas avoir manifesté un violent enthousiasme pour certaine conférence dont le décousu m’inquiétait un peu ; il me semble que son amusante pièce de ce soir ne vaut ni Chez les Zoaques d’un humour si pénétrant, ni l’adorable Nono que M. Porel avait promis de jouer en même temps que la Petite Jasmin ; en tous cas, dans C’te pucelle d’Adèle qui vient d’exciter, ce soir, des rires violents, comme dans tout ce qu’écrit Sacha Guitry, une qualité éclate : l’originalité, une originalité que la plus communicative gaîté enrubanne, car (le jeune auteur ne se formalisera pas de, la comparaison) on peut dire de lui ce que répondit Bedeau à certains aristarque — disons « » — faisant les renchéris devant une comédie de Regnard qu’ils estimaient médiocre :
— Il n’est pas médiocrement gai.
Veux-je insinuer par là que cette paysannerie m’a paru médiocre ? Point du tout. On l’a robustement applaudie. On a eu raison.
Adèle, jolie bourguignonne rêvasseuse, éprise de Paris comme toutes les provinciales (l’amour des champs restant fàpanage des Parisiens retenus intra muros) Adèle, pour fuir vers la grand’ ville, met à profit l’histoire de là pucelle d’Orléans telle qu’elle l’a lue dans un manuel autorisé par les évêques et, avec une effronterie sacrilège à ravir Thalamas, elle charge son amoureux Firmin du rôle de la Vision ; docile il s’enveloppe d’un drap et meugle : « Adèle, Adèle, il t’faut courir à Paris, Dieu le veut !
Tremblant d’une sainte terreur, les parents d’Adèle lui donnent leur bénédiction et leurs économies. Elle part, les laissant illuminés d’espoir, certains de la voir revenir dès qu’elle aura fait sacrer à Reims, le président Fallière. ElIe revient, après trois trimestres bien employés. parmi les huées du village, enceinte jusqu’au menton !
La Gaîté-Rochechouart a spécialement engagé, pour le personnage de cette Jeanne d’Arc qui tourne mal, Mme Colette Willy. Choix excellent.
Si j’en crois les journaux, cette artiste intente à son ex-mari, qui est de mes bons amis, plusieurs procès ; ces bisbilles judiciaires, ne sauraient m’empêcher de reconnaître le succès très vif qui a salué son délicieux talent. Qu’elle fredonne la chanson de l’Alouette et du Moineau (recueillie par Julien Tiersot), qu’elle danse une énergique sabotière, qu’elle détaille avec une ardeur comique et des mines drôlettes les facéties de son rôle, tout ce qu’elle fait est joli, bien en place, personnel. Et l’on ne saurait plus fidèlement imiter l’accent bourguignon (précisons : « poyaudin ») que cette originale* ectrice dont, à vrai dire, les boucles brunes frémissantes sous un coquet foulard rouge sont plutôt d’une bordelaise.
M. Boucot, d’une rusticité moins véridique, montre une naïveté finaude des plus appréciables (j’ajoute qu’il interprète ôes chansons Ma fiole. On n’y pense pas, etc., avec une admirable verve saugrenue).
M. Delausanè et Mme Ozy complètent à souhait une interprétation dont M. Sacha Guitry peut s’enorgueillir.
Henry Gauthier-Villars, Comœdia, le 20 novembre 1909