Deux expressions, parmi tant d’autres, de Sacha Guitry qui, dans « Le Roman d’un Tricheur », fait preuve, à côté de l’esprit et de la science qu’on lui sait, d’un talent de maquillage vraiment étonnant. Ce qui frappe dans ce film de Sacha Guitry, que projette actuellement un cinéma d’exclusivités des Champs-Elysées, c’est qu’il ne pourrait être de personne d’autre. Ce film est une véritable gageure, et nul autre que M. Sacha Guitry n’eût pu la tenir aussi brillamment.
Un critique déclarait un jour : « Le théâtre (ou le cinéma) ne doit pas être personnel. Beaucoup de pièces célèbres, qui ont ému la foule, auraient pu être signées d’un autre nom que de celui de leur auteur. Au bout de quelques minutes, le spectateur doit être pris par l’action, et oublier ce qu’est la pièce ».
Cette remarque est peut-être juste, mais ne peut être appliquée à Sacha Guitry. La dramaturgie a ses lois, sans doute, mais, précisément ce diable d’homme est au-dessus de ces lois. Il évoque sur le plan qui lui plaît, même à rencontre des lois du théâtre, et le plaisir qu’il donne est toujours de qualité pour le spectateur ou pour auditeur.
Sa formule originale de film, une sorte de récitant qui commente les faits et gestes des acteurs ne vaut que pour ses films à lui. Il est compère de son ouvrage, Un compère que l’on est heureux de voir ou d’entendre, constamment. Il est aussi, à lui seul, comme le chœur de la tragédie antique. Et puis, le spectateur, pour amuser, a besoin d’avoir affaire à quelqu’un qui s’amuse comme lui. Or, on sent que Sacha Guitry se plaît tant à nous réjouir que sa satisfaction personnelle est au moins égale à celle qu’il nous donne.
De même, lorsque, grâce à sa science prodigieuse de maquillage, il devient successivement un barine qui a conservé les moyens de fréquenter Monte-Carlo, un savant à lunettes, un grand musicien ou un anglais richissime, on ressent le plaisir qu’il a eu lui-même à ses transformations.
Et puis, quelle profusion d’inventions impayables, quelle prodigalité de mots spirituels et parfois profonds, quel talent de rester toujours près de son public, et de s’en faire comprendre, et de lui plaire.
Avec quel art il sait faire jaillir le rire ; des crises les plus imprévues de la vie : onze personnes sont empoisonnées par des champignons ! Circonstance tragique au suprême degré, pensez-vous. Eh bien ! Sacha Guitry en tire, lui un effet d’un comique irrésistible, merveilleux. allais-je écrire.
Une autre histoire de vol dans un hôtel, où l’on nous montre une ingénieuse perceuse de murailles, constitue un « gag » que lui envieraient les Américains. On n’en finirait pas de mentionner toutes les trouvailles, soit de situations, soit d’expressions dont ce film est émaillé.
Indépendamment de Sacha Guitry, dont la voix, incessamment, accompagne le déroulement du film, nous avons applaudi Marguerite Moreno, Pauline Carton et la diseuse Fréhel. Nous avons eu de charmantes visions de Jacqueline Delubac et de Rosine Derean. Et le jeune Serge, qui était déjà si bon à la Madeleine, dans « Mon Père avait raison », est, cette fois encore, excellent dans le personnage du « tricheur » enfant. Quant aux acteurs-hommes, est-ce un effet du voisinage du merveilleux comédien qu’est Sacha Guitry ils font obscurément, silencieusement (c’est le cas de le dire) honnêtement leur besogne, sans se faire remarquer.
Enfin, cet ouvrage, il faut encore le souligner, s’enrichit encore d’une morale assez immorale sans doute,mais qui ne manque peut-être pas de vérité : une mauvaise action n’est pas toujours punie. Au contraire.
La dernière notation psychologique imprévue qui constitue le dénouement, ne manque ni de saveur, ni de justesse : la conversion du tricheur, qui, aussitôt qu’il a compris la beauté du jeu, ne veut plus jouer que le fair-play) et se ruine délibérément, pour avoir la véritable émotion du joueur, alors qu’il connaît les moyens de corriger la chance adverse.
Michel-Louis, Le Monde illustré, 26 septembre 1936