IL parait que la réalisation, en quelques jours, de ce film, de M. Sacha Guitry a provoqué de la surprise dans le monde des studios où, travaillant par petits bouts, on a l’habitude d’étirer sur des semaines 2.500 mètres de pellicule.
On pouvait cependant supposer que le jour où M. Sacha Guitry s’intéresserait au cinéma, il y apporterait des idées et des méthodes nouvelles. Amener au studio un spectacle au point, prêt à tourner, a dû sembler extraordinaire dans un milieu où l’on commence à répéter sur place, au dernier moment, quels que soient les prix de location des locaux, les cachets des artistes et les salaires du personnel.
J’imagine que, pour l’instant, M. Sacha Guitry voit surtout dans l’adaptation de ses pièces un succédané aux tournées théâtrales défaillantes. Si le goût lui vient d’écrire, de composer spécialement pour le cinéma, il nous fournira vraisemblablement une double occasion de rire. En attendant il nous donne à l’écran l’une de ses meilleures comédies, non pas remaniée, triturée par un spécialiste avec délayage inutile en pleine nature de ce qui se passe durant les entractes et sautillements de l’appareil de prise de vues autour des personnages à la manière d’un bourdon obsédant, mais sa vraie pièce avec des scènes qui semblent filer toutes seules sans que s’abatte sur elles un hachoir. Connaissant le talent de l’auteur et le succès de son œuvre, les spectateurs qu’attire au cinéma l’affiche du Nouveau Testament ne se mettent pas en route pour admirer les acrobaties techniques d’un metteur en scène, mais pour voir et pour entendre du Sacha Guitry. J’affirme qu’ils sont bien servis et qu’ils n’ont pas mal aux yeux en sortant.
L’action débute dans la rue. Du taxi qu’arrête un agent, la femme du docteur Marcelin, que serre de trop près son jeune ami, a reconnu son mari dans sa voiture. Les a-t-il reconnus ? Une conversation qu’elle a peu après, avec le docteur le lui fait redouter. Marcelin, s’appuyant sur la brièveté de l’existence, conteste la nécessité de continuer à vivre ensemble quand rien ne vous lie plus. Pour remplacer son ancienne secrétaire, il a engagé une jeune fille sympathique et cultivée qui, instantanément, déplaît à sa femme.
Le lendemain soir, Mme Marcelin attend son mari pour dîner avec ses amis intimes : le docteur Worms, sa femme et leur fils, qui est le jeune homme du taxi. Marcelin ne rentre pas, mais un inconnu apporte son veston et disparaît sans s’expliquer. Affolement. On croit à un accident, à un suicide. Dans une poche du veston se trouve une enveloppe cachetée : « Ceci est mon testament ». Et voici la scène capitale, l’une des meilleures de M. Sacha Guitry.
La lecture du testament révèle que Marcelin n’ignorait rien de la liaison de sa femme ; que, d’autre part, sans le savoir, le jeune homme a vengé l’honneur de son père, car sa mère eut naguère des bontés pour Marcelin lui-même et qu’enfin celui-ci, ayant mené une double existence, laisse une partie de sa fortune à une fille dont le portrait se trouve dans son portefeuille.
Entre deux photographies qui réassemblent autant l’une que l’autre à la nouvelle secrétaire, il est impossible de savoir si celle-ci est la fille ou l’amie du médecin ; mais les réactions de l’épouse et des invités sont bien réjouissantes.
Et voici Marcelin en personne. Il est sorti par erreur de chez son tailleur avec « un veston faufilé et tout le monde se met à table.
Tant de complications aussi habilement comprimées n’amèneront aucun drame et tout se dénouera le mieux du monde à partir du moment où Marcelin propose à chacun de se comporter comme si le testament était resté dans sa poche. Lui ira faire une croisière avec sa jeune secrétaire qui l’appelle gentiment « Papa ».
Les amateurs de scènes chahutées et d’éclairages arbitraires reprocheront bien certainement à ce spectacle d’être du pur théâtre. Et pourquoi certaines pièces ne seraient-elles pas photographiées ? Les succès de M. Marcel Pagnol sont là pour prouver que le public ne déteste pas cette formule. Je trouve reposant de suivre une scène bien construite, d’écouter un dialogue pétillant d’esprit et de vérité humaine sans sauter d’un visage à l’autre, sans être obligé de me demander si le metteur en scène, tournant autour du pot pour établir son originalité, me fait sauter au plafond, entrer dans la cheminée ou m’aplatir sur le tapis. Tout cela est d’ailleurs composé avec beaucoup de goût et la porte sombre sur laquelle se détache si bien la stature de Marcelin ne se trouve pas là par hasard.
On voudrait écrire quelque chose de nouveau sur le talent si fin de M. Sacha Guitry, mais c’est bien difficile. Il a toujours su choisir admirablement ses interprètes. Mines Betty Daussmond et Marguerite Templey, MM. Charles Dechamps, Kerly et Christian Gérard sont excellents. Je ne voudrais pas reprocher à Mme Pauline Carton de laisser si vite la place à Mlle Jacqueline Delubac, si naturelle et si charmante ; on regrette néanmoins de voir si peu sa silhouette d’un autre âge et son œil en bouton de bottine.
André Relize, Excelsior, 21 février 1936