Peut-on parler équitablement dé Sacha Guitry ? Il faut toujours essayer de se rendre compte. Nul doute que Sacha Guitry n’ait attaché la plus grosse importance au film qu’il a réalisé sur son père, Le Comédien. C’était pour lui l’occasion d’exprimer une bonne fois à un public ignorant ce qu’il a de plus profond dans son âme, l’amour et l’orgueil de son « métier ». (Il dit : métier, à la moderne ; décidément, ce mot va-t-il détrôner le vocable : profession ?).
Sacha Guitry est avant tout et au-dessus de tout un comédien, et la fils de son père, qu’il estime avoir été essentiellement le comédien. Cela a suffi trente ou quarante ans pour leur assurer tous les honneurs et les mettre au-dessus des ordinaires conventions et des lois morales. Qu’il y ait eu à un moment donné quelque chose de changé, Sacha Guitry ne l’a pas compris, ne l’admet pas encore. Pour l’en blâmer tout à fait, il faudrait être sûr que les prophètes de l’art souverain ne recommenceront pas leur chant mensonger. Or ils ont reparu par tout.
On reconnaîtra que si toutes considérations morales mises à part. M. Sacha Guitry a voulu nous donner la monographie d’un homme qui fut un comédien et rien qu’un comédien, il y est parvenu. Chez Lucien Guitry, la vocation s’affirme dès l’enfance. Le théâtre est la seule voie qu’il puisse suivre. Il ne vivrait pas s’il n’interprétait la vie des autres. Et parce que l’époque est favorable à l’idolâtrie du théâtre, il ira jusqu’à l’excès, il sera un acteur jusque dans la vie. En dehors de la scène, il ne cesse pas de jouer.
Son « métier » mêle intensément à son jeu la compagnie des femmes. Il les enchante de ses gestes d’amour, qui ne sont que comédie, car l’acteur sans cesser de jouer peut être sincère. Cela n’atteint pas l’intime de son âme seule habitée par son « métier ». Par deux fois, Sacha Guitry nous montrera son père rejeter la femme, dès qu’elle est en opposition avec le « métier ». Et la seconde fois sera dure, car il s’agit d’une toute jeune femme encore chère… Cet exemple, qu’il a suivi, que l’on suit trop, tient essentiellement à cette aliénation matérialiste de l’individu au profit d’une idole. Il est faux en réalité, que l’art soit au-dessus de la vie, et les sacrifices qu’on lui fait ne valent pas plus qu’à ceux à Moloch. En réalité la grandeur de l’homme viendra toujours de ce qu’il saura, dans son art comme en tout, sauver les valeurs de l’âme, de la vrai sagesse et du devoir.
Sacha Guitry. Oui. Nous le voudrions quand même un homme. Et si cela était. Sacha Guitry aurait mieux compris certaines choses et aurait moins maltraité qu’il n’est Son film est d’ailleurs trop en flammé de l’amour du théâtre pour ne pas toucher un public sensible. Sacha Guitry n’a pas trouvé d’acteur plus digne de représenter son père que lui-même : mais alors il aurait dû et c’eut été bien curieux en trouver un autre pour le représenter lui-même. Car l’œuvre ne gagne pas à ce qu’il joue les deux rôles : ce qui est possible techniquement n’est pas pour cela admis par notre imagination. Pourtant, indiquons-que le Sacha est relativement effacé devant le Lucien : étonnant signe de déférence filiale. Pauline Carton met beaucoup de familière émotion dans un rôle secondaire et essentiel. Lana Marconi apparaît en silhouette fermée, et l’on se demande si elle s’épanouira. Les passions sont trop vives pour que l’on apprécie aujourd’hui exactement Le Comédien. On le retiendra peut-être plus tard comme un document sur l’idolâtrie de l’art au début du xx siècle…
Jean Morienval, L’Aube, 4 juin 1948