Fiche technique

Distribution
carré

Jacqueline Delubac (Andrée Armand)
Henri Garat (Marcel)
Marguerite Moreno (la joueuse)
Jacqueline Francell (Paulette)
Simone Héliard (Angèle)
Julien Carette (le barman)
René Génin (le contrôleur)
Marcel Pérès (l’hôtelier)
Charles Redgie (Davis)
Max Michel (Philippe)
Jacqueline Beaupré)
Robert Casa
Marie-Jacqueline Chantal
Nicole Dumas
Géo Forster
Jean Hébey
Pierre Huchet
Lila Kedrova
Gilberte Lauvray
Forde Willis

Production
carré

Réalisation (Pierre Caron)
Scénario et dialogues (Sacha Guitry)
Décors (Jean Douarinou)
Photographie (Georges Benoît)
Son (Antoine Archimbaud)
Montage (André Gug et Madeleine Cathelon)
Musique (Georges Van Parys)
Lyrics (Albert Willemetz)
Sociétés de production (Cineas, Nouvelles Éditions de Films (NEF))
Pays de production (France)
Format (Son mono - Noir et blanc - 35 mm - 1,37:1)
Genre (Comédie dramatique)
Durée (01:22:00)
Année de production (1938)
Visa d’exploitation (293)

Critique

L’Ordre, le 7 septembre 1938
carré

M. Sacha Guitry possède un art incomparable pour enlever tout caractère d’immoralité à un sujet qui, traité par un autre que lui, choquerait l’honnêteté. Lorsqu’il nous présente un personnage amoral, il le pare de tant de séductions, il lui prépare tant d’excuses, qu’on est vraiment désarmé.

Traître cinéma ! Que de thèmes anodins au théâtre deviennent équivoques à l’écran ; l’amusant devient comique, le comique hilarant ; pour les mêmes raisons le raté devient sinistre et le tragique manqué fait rigoler deux fois plus qu’au théâtre.

Le personnage de L’Accroche-cœur se trouve à la frontière des licences que peut se permettre un cinéaste, à condition qu’il s’appelle Sacha Guitry ; il y est parfaitement en équilibre sur cette corde raide, mais grâce à son pilote, il ne tombe pas. Le voici, d’abord, dans un palace de Venise, querens quem devoret, c’est-à-dire cherchant une victime riche en bijoux. Il la trouve, entre dans sa chambre, lui donne le chloroforme et la soulage de tous ses bijoux, ainsi que d’une somme de 80.000 francs.

Puis, se présentant à elle sous un aspect plus attrayant, il offre à la dame de rechercher le voleur. Elle est un peu dinde, à ce qu’il semble, car elle accepte avec reconnaissance cette proposition ; elle en accepte bien d’autres car la voici roulant dans ses bras, sur les routes, à la vitesse de 120 à l’heure, au moyen d’une auto volée. Cannes reçoit les amants. Puis l’on part pour Biarritz, cette fois-ci par le chemin de fer. Dans le train, l’imprudent ami s’endort, et, étant amenée à fouiller dans les poches du veston de son amant, la jolie personne y trouve les bijoux volés. Le don Juan n’était qu’un rat d’hôtel.

D’ordinaire, le roman se termine là et les rédacteurs de faits-divers ajoutent la phrase traditionnelle : « La malheureuse n’a plus eu que la ressource d’aller conter sa mésaventure au commissaire de police. » Mais l’héroïne de M. Sacha Guitry n’est pas de ce bois-là ; elle flambe ; et, de peur de perdre un amoureux aussi imprévu, elle fait celle qui ne sait rien. Mais tout a une fin, surtout 80.000 francs. Un beau jour, le jeune homme, à sec, avoue son vol, il rend les bijoux, disant qu’il n’avait vu, en les prenant, qu’un moyen de faire la connaissance de cette femme qu’il aime.

Puis, noblement, il part. Mais elle ne l’entend pas de cette oreille. Elle veut se donner la mort ; heureusement elle revient de cette dernière épreuve, car il est juste qu’elle guérisse pour pouvoir retrouver à Venise l’homme de sa vie.

La fantaisie de M. Sacha Guitry court au long de ce film comme une broderie. Mais on est au cinéma et non au théâtre, où déjà son absence dans ses propres œuvres est toujours regrettée. Par instants, on sent ses indications précises ; d’autres fois, le mouvement n’est plus du même ordre. Non que M. Pierre Caron n’ait pas élégamment tiré son épingle du jeu, dans un sujet délicat et qui, à aucun moment, n’apparaît lourd. Mais le plaisir qu’on prend à regarder l’écran n’est pas de même nature que celui que nous procure le spectacle d’une « pièce de Sacha » montée par lui, a fortiori jouée par lui.

Néanmoins, L’Accroche-cœur divertira beaucoup de salles et pendant longtemps. Henry Garat, qui est depuis longtemps déjà initié aux finesses du texte sachéen, est excellent ; sa figure franche et jeune éloigne de son personnage toute vilaine pensée. Jacqueline Delubac affronte pour la première fois un rôle très important et, l’on peut dire, « le rôle de la pièce ». Elle y montre de grandes qualités qui n’auraient peut-être besoin que d’être ramassées dans un jeu plus serré, dans un rythme plus vif. Mais le rôle est très difficile à jouer, étant campé à cheval sur l’amour et sur la crédulité. Marguerite Moreno, comme toujours, reste la savoureuse grande artiste que nous aimons ; Jacqueline Francell, Redgie, Max Michel, Nicole Dumas, Simone Héliard l’entourent de leur mieux.

Paul Achard, l’Ordre, le 7 septembre 1938