Ne faisons pas celui - il n’est pas encore temps — de voir M. Sacha Guitry renoncer à fai-re du théâtre filmé, .en dépit des reproches que la critique lui adresse pour méconnaître la véritable nature du cinéma. - A une époque où les habitués des studios d’exclusivité se. pâment devant les spécimens d’humour américain que sont des films comme My Man Godfrey ou l’Extravagant M. Deeds, tandis que. la production française demeure d’une trop grande modestie dans les textes qu’elle nous fait confectionner en série, il est tout de même heureux qu’un Sacha Guitry défende, dans les salles obscures, ce que mon ’ excellent confrère Georges Champeaux appelle, dans Gringoire, les « droits de l’esprit français ».
Lorsque fut joué . pour la première fois, à la scène, la pièce Faisons un rêve, on s’extasia sur l’art avec lequel Sacha Guitry recherchait le paradoxe, ou la difficulté, pour la vaincre brillamment. Pendant une bonne demi-heure d’horloge, Sacha tenait, en effet, le public en haleine, par la magie du verbe- et l’esprit qui émaillait un monologue occupant presque un acte entier. Le film nous ’q, conservé cette gageure Qui oserait s’en plaindre ? Ce n’est pas du cinéma, certes. Je l’ai, pardieu, dit avec, mes confrères, je l’ai grogné à chaque nouveau film de Sacha Guitry. Mais... il est déconcertant, il est troublant de se dire aussi... Ce n’est pas du cinéma, mais c’est peut-être mieux, tout au moins, que le cinéma que l’on nous fait voir...
Supposez donc, que Faisons un rêve est tout uniment une reproduction à deux dimensions de la pièce que vous connaissez sans -doute. Un prologue a été ajouté, prologue qui nous bluffe un peu : il sert, en effet de corridor au passage de nombreuses, vedettes n’ayant que de lointains, rapports avec l’action, alors que leurs noms jetés à profusion sur le générique, nous : laisse croire qu’elles ont été mieux distribuées...
En réalité, Faisons unl rêve est spécifiquement français. Nous y retrouvons
la solide armature si chère à nos auteurs latins, le triangle classique du mari, de la, femme et de l’amant, dont l’organisation est un moment compromise, mais ne tarde pas à retrouver la quiétude habituelle, parmi des circonstances toutes baignées d’indulgence...
Le mari, c’est Raimu, mari trompé qui trompe aussi pour garantir le meilleur équilibre des données. La femme coupable, on ose à peine employer ce terme devant la légèreté avec laquelle notre siècle admet presque les écarts triangulaires, c’est Jacqueline Delubac, très en progrès sur ce qu’elle avait à faire dans d’autres films, et en pleine forme théâtrale. L’amant, c’est évidemment Sacha Guitry.
Et ce petit chef-d’œuvre d’esprit de Sacha Guitry auteur est interprété d’une façon unique par Sacha Guitry acteur. Il n’y a vraiment que Sacha pour jouer du Sacha. Quelle voix, quelle misé en valeur progressive de chaque mot !... Si le monologue dure une demi-heure ou plus, je vous assure que l’on ne s’en préoccupe guère en l’écoutant. Le Verbe est roi : telle une étincelante auréole, l’Esprit le projette au premier plan. Le cinéma n’est plus, n’est plus qu’un fond, un prétexte.
Ne nous en formalisons pas, même pour des raisons de doctrine cinématographique. Il n’y a, heureusement, qu’un Sacha Guitry pour rendre supportables et attrayantes de semblables fantaisies. Et ne boudons pas contre notre plaisir.
Raoul d’AST, La Liberté, le 15 janvier 1937