M Sacha Guitry a médit du cinéma et il en fait qui mérite de l’attention. Il y a même des images fort ingénieuses dans Bonne Chance ! une comédie qu’il a rédigée pour l’écran. Le rythme n’en est pas absent, des positions, des contrastes y viennent avec opportunité et on ne les prévoit pas toujours. Un triple rêve donne lieu à des portraits drôles. Le mouvement est piquant, malgré l’abondance d’un dialogue alerte, spirituel, que viennent gâter quelques répliques moins bien venues. Un entend là des mots de situation excellents, mais d’autres moins heureux ou qui seraient à leur place peut-être dans le livre ou sur la scène. En somme, une amusante fantaisie.
Il s’agit là de Claude, peintre pauvre, voisin de Marie, fille d’une blanchisseuse. Bonne chance ! lui dit-il un jour. Elle reçoit d’une cliente une somme qui lui permet d’acheter un billet de loterie. Elle promet à Claude de partager avec lui le lot si elle en gagne un. Or, elle touche deux millions. Claude en accepte la moitié à la condition de dépenser sa part, son million, avec elle, en voyage. Or, à la suite d’une déconvenue ou d’une erreur, elle a promis le mariage à un benêt qui part pour une période militaire. La cérémonie devrait avoir lieu à son retour.
Voyage de Claude et de Marie. Péripéties, incidents. Fête dans la petite ville méridionale où Marie est née de père inconnu. Décidé à ce qu’il croit inévitable, c’est-à-dire à voir Jacqueline Delubac et Sacha Guitry dans « Bonne Chance ». Marie épouser l’idiot, Claude, secrètement, veut la reconnaître comme sa fille, mais après des événements variés, dont un intime et capital, c’est avec le jeune peintre qui a encore gagné une forte somme à Monte-Carlo que la demoiselle se marie.
Bonne Chance ! ne comporte pas de longueurs ; c’est une comédie vive et gaie. Un a le droit, en examinant le scénario, d’imaginer ce qu’en aurait fait Charlie Chaplin. L’ « homme-cinéma » pouvait fort bien traiter, mais tout autrement, le sujet inventé par l’ « homme-théâtre » : il aurait terminé sur une note triste et aurait évité le dialogue ; Chariot (qui n’eût pas été peintre comme Claude, mais vagabond) aurait vécu treize jours d’opulence et d’espoir, puis fût redevenu pauvre et désolé, tandis que Marie eût épousé l’imbécile et premier fiancé.
Il serait ridicule d’insister sur l’autorité, la justesse d’expression de M. Sacha Guitry dans le rôle principal. Mlle Jacqueline Delubac joue Marie avec une sympathique gentillesse. M. Montel, si mal utilisé jusqu’ici au cinéma, est redevenu, dans une silhouette, le comique d’envergure qu’il était autrefois. Et les autres acteurs, tous à leur place, sont : Mmes Pauline Carton, Suffel, Andrée Guize, Renée Dennoy ; MM. Numès fils, excellent ahuri ; Paul Dullac, un joyeux maire méridional ; Robert Darthez, Rivers Cadet, etc... M. Jauberteau a, dans l’amusante tête de la petite ville, trouvé l’occasion de faire entendre sa belle voix de basse.
Lucien Wahl, Pour vous, le 26 septembre 1935